— Vous êtes sûrs que c'est une bonne idée de passer par là, à cette heure-ci ?
— De toute façon, si on veut arriver à l'heure pour souper, on n'a pas le choix. Il faut passer à travers champs.
— Oui, mais passer par la combe alors que le soir tombe... Je n'aime pas ça du tout.
— Pourquoi ? Il y a un problème ?
— Cet endroit est hanté !
— C'est quoi, cette connerie ?
— Il y a des gens qui ont vu des lumières bizarres ici.
— Vous ne croyez pas que ce sont des histoires pour empêcher les gosses du village de zoner la nuit ?
— Vous n'avez qu'à demander au père Cyprien. Lui, les a vus. Il en a été quitte pour une crise cardiaque.
— Oui mais bon ! Vu comment il picole, il ne devait pas être bien net.
Les quatre adolescents craignaient, en arrivant si tard, d'essuyer les remontrances de leurs parents respectifs.
Au vu de l'heure tardive, ils avaient opté pour rentrer à travers champs, comptant sur les compétences d'André,
l'aîné, qui tenait en mains une carte de l'I.G.N. au 1/25000ème et une boussole. Emprunter les chemins tracés leur aurait fait faire un long détour de plusieurs kilomètres.
Encore eût-il fallu les emprunter dans le bon sens.
Car leur tracé approximatif semblait converger vers un endroit sinistre, en plein cœur de la forêt,
où la traîtrise des marécages leur aurait fait courir un grand danger d’enlisement.
La boussole ne leur était pas d’un grand secours,
car les obstacles que constituaient les abords profonds de ruisseaux et l’épaisseur des taillis les obligeaient à de nombreux détours.
Le temps était à l'orage et de gros nuages assombrissaient la forêt dans laquelle ils se dirigeaient au juger.
Lorsqu'ils sortirent enfin du bois, ils eurent la mauvaise surprise de se trouver au-dessus de la Combe de Fenlithe.
Dans le village, cet endroit avait une très mauvaise réputation. Le folklore local y situait un lot de légendes plus terrifiantes les unes que les autres.
Dans l'obscurité tombante, l'endroit était sinistre.
— Passons vite. J'ai une impression épouvantable, dit Pascale, l'une des filles du village.
— Vous êtes vraiment superstitieux ! s'exclama Michel, un petit citadin dont les parents, travaillant à Reims, avaient une résidence secondaire au village.
— Vous à la ville, vous vous foutez toujours de nous, accusa Joseph pour prendre la défense de sa grande sœur.
A chaque fois qu'on va avec vous, il nous arrive des bricoles. On n'a pas envie de se faire engueuler une fois de plus à cause de vous. On est déjà en retard.
Vous faites ce que vous voulez. Pascale et moi on se trisse.
— Attends ! Regarde ! C'est quoi ce truc ? S’étonna André, jeune parisien en vacances chez ses grands-parents.
La Combe de Fenlithe formait comme un petit cirque rocheux dont l’entrée était obstruée par un taillis touffu.
A travers les branches, dans le chaos de roches qui se trouvaient au fond de la combe, on discernait quelque chose qui brillait.
De dessous les rochers amoncelés émergeait comme une colonne de lumière bleue diffuse.
La pluie de l'orage commença à tomber, violente. Les deux petits villageois s'étaient déjà sauvés en courant.
André et Michel, ne souhaitant pas se retrouver mouillés outre mesure, se dirigèrent en hâte vers le village.
Le lendemain matin, le temps était clair après l'orage. Le petit déjeuner expédié, sous les regards désapprobateurs de ses grands-parents,
André se précipita de l'autre coté de la rue où demeurait son ami.
— Michel ! Appela André.
— J'arrive ! répondit celui-ci.
— Ça ne te dirait pas de retourner là-haut ? J'aimerai bien savoir ce qui pouvait éclairer comme ça.
— C'était sûrement un reflet du soleil, tenta d'expliquer Michel qui ne souhaitait pas trop retourner à la Combe.
— Je te rappelle que le temps était à l'orage et que le soleil ne brillait plus depuis longtemps quand nous sommes sortis du bois.
Michel ne cachait pas sa répugnance à remonter à Fenlithe. André, toujours déterminé, reprit :
— On va chercher Pascale et Joseph, s'ils veulent venir avec nous. Et mets tes bottes. Tout est mouillé ce matin.
Les deux garçons se dirigèrent vers la ferme de leurs amis située un peu plus bas dans le village.
Leur mère, la traite du matin achevée, était en train de nettoyer l'étable. En les voyant arriver, elle fronça les sourcils.
Elle n’avait pas du tout apprécié le retard avec lequel ses enfants étaient rentrés la veille, lui laissant toutes les tâches dont ils étaient habituellement chargés sur les bras.
Pour l'amadouer, ils l'aidèrent à sortir les lourds bidons qui devaient être relevés plus tard par le laitier.
— Merci, les garçons, dit-elle.
— Où sont Pascale et Joseph ?
— Ils sont partis mener les bêtes à la pâture.
— On va les rejoindre, dirent les garçons.
— Inutile ! s'exclama précipitamment la cultivatrice. Ils ne pourront pas aller avec vous aujourd'hui. Ils ont du travail.
Manifestement, qu'ils aient entraîné ses enfants à Fenlithe, ne lui avait pas plu. Et elle ne souhaitait pas les voir fréquenter les jeunes citadins.
Déçus, ils se dirigèrent seuls vers la Combe.
Bien que le soleil brillât maintenant de tous ses feux, l'atmosphère était toujours imprégnée d'effluves oppressants,
comme si une sorte de sortilège était à l'œuvre pour écarter les visiteurs indésirables. Les garçons traversèrent les taillis et s'approchèrent de l'amas rocheux.
— A part cette impression désagréable, il n'y a rien de bizarre ici, constata Michel.
— Cela paraissait venir de dessous les rochers.
— Avec la mousse qui les recouvre, ils n'ont pas été déplacés depuis une éternité.
— Essayons d'en faire tomber un pour voir ce qu'il y a dessous.
— Tu es fou ? Ça pèse une tonne. Y a rien ici. Tirons-nous ! Je n'aime pas du tout cet endroit.
Michel s'étant retiré lâchement, André dut renoncer à remuer les pierres, trop lourdes pour lui seul, qui, pensait-il,
recouvraient ce qui devait être à l'origine de la lueur bizarre qu'ils avaient observé la veille.
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