Chapitre 1 - Les portes de l'empyrée
André écarta discrètement les rideaux de la fenêtre de son appartement pour regarder s'il n'avait pas été suivi.
Il fallait qu'il récupère les éprouvettes et la clef USB que lui avaient confiées les parents d'Henriette et qu'il tenait cachées chez lui.
— Ils sont déjà là ! se dit-il en constatant la présence de la camionnette noire stationnée sur le trottoir.
Un autre 4x4 se tenait à l'arrêt un peu plus loin.
— Et zut ! Ils surveillent aussi le garage. Il faut pourtant que je mette ça à l’abri.
Sa priorité, à ce moment était de trouver un endroit sûr pour dissimuler le paquet qu'il tenait à la main.
Il ne pouvait le confier à personne. Même Joanna, l'amour de sa vie, venait de le livrer à ses employeurs.
Lorsqu'il avait constaté la présence du marqueur dans la signature numérique de son amie, il en avait été bouleversé, presque anéanti.
C'était la preuve qu'elle avait tenté de décrypter ses fichiers personnels dans lesquels il consignait les résultats confidentiels de ses recherches.
En y repensant, les sanglots faillirent l'étouffer à nouveau. Mais il se ressaisit. Il n'y avait plus de temps à perdre. Il fallait fuir, et vite.
Un seul endroit lui vint à l'esprit : la Tour du Nideck.
— C'est étrange comme certains lieux dégagent une atmosphère de terreur superstitieuse, comme si un pouvoir magique en empêchait l'entrée, pensa-t-il.
Il avait déjà éprouvé cela lors d'une promenade avec ses amis d'enfance quand il était en vacances chez ses grands-parents.
Plus récemment, lorsqu'il avait participé au pique-nique qui avait été organisé à la cascade du Nideck par le comité d'entreprise de Geneticalis,
il fut soumis, avec ses collègues, à cette même impression pénible.
Mais la curiosité l'emportant, lui, avait décidé de descendre les marches qu'ils avaient découvertes sous la ruine.
Aucun de ses collègues n'avait voulu l'accompagner. Même Joanna s'y était refusée.
Ils étaient tous restés dehors sous prétexte de contempler le médaillon d'Adalbert Von Chamisso,
le poète allemand qui avait publié sur ces ruines des légendes plus terribles les unes que les autres. Seule Henriette avait accepté de le suivre.
Ce qui avait été un sujet de plaisanterie pendant le reste de la journée à l'encontre de la prude jeune fille.
— Pauvre Henriette ! S’apitoya-t-il.
Peut-être s'était-elle rendue là-bas, elle aussi, pour dissimuler quelque chose, lorsqu'on avait retrouvé son corps brisé sur les rochers.
Dans ce cas, elle ne s'était peut-être pas suicidée. Quelqu'un l'avait probablement poussée. Il fallait impérativement réussir là où elle avait échoué.
Ce lieu sauvage, inspirant une terreur incontrôlable, lui semblait l’endroit idéal pour y dissimuler le paquet contenant ce que lui avait légué Henriette.
Mais auparavant, il fallait sortir d'ici et parvenir à quitter Strasbourg. Il n'y avait qu'une solution : prendre l'escalier de service et descendre au sous-sol.
Il entra dans le local aux poubelles. Après s’être fait dérober sa luxueuse bicyclette,
qu’il avait choisi comme moyen de locomotion dans la capitale alsacienne,
il s’était résigné à utiliser un vieux vélo trouvé chez ses grands-parents,
qu’il avait retapé et qu’il garait maintenant dissimulé derrière l’appareil qui permettait le tri sélectif, à l’arrivée du vide-ordures.
Il ouvrit prudemment la porte métallique qui donnait sur l'extérieur et entreprit de monter le plus discrètement possible la rampe qui permettait l'accès du sous-sol à la rue.
Il put enfin enfourcher son vélo antique.
Les hommes qui surveillaient l'entrée de son immeuble n'avaient même pas fait attention au cliquetis bruyant de sa roue libre. Il avait réussi à s'échapper.
André n'avait aucun doute sur l'identité de ses poursuivants. Il avait reconnu l'insigne du service de sécurité du groupe Geneticalis sur la veste de l'un d'eux.
Tout à l’heure, déjà, il avait réussi à leur fausser compagnie en quittant les locaux de la firme.
Bien qu'il s'agisse de professionnels, ceux-ci n'avaient pas fait preuve d'une vive intelligence. Par deux fois, il venait de déjouer leur surveillance avec une facilité déconcertante.
Ayant la preuve d'avoir été manipulé depuis plus d'un an, il eut un moment de doute.
Peut-être était-ce une manœuvre de plus pour l'amener à s'isoler afin de pouvoir se débarrasser de lui plus facilement ?
Mais non, c'était impossible. Dans les échanges de mails qu'il avait interceptés grâce à l’algorithme de décryptage qu'il avait mis au point,
le président de Geneticalis avait précisément mentionné qu'ils devaient le ramener vivant. Ce qu'il détenait était particulièrement précieux.
Ils ne pourraient l'éliminer, si c’était dans leurs intentions, que lorsqu'ils auraient récupéré ce qui leur appartenait.
Il ne pouvait même pas compter sur la Justice. Le groupe Geneticalis était géré avec rigueur dans les strictes limites de la loi.
Plusieurs avocats grassement payés y veillaient quotidiennement.
Peu importe si les semences que la firme s'apprêtait à mettre sur le marché pouvaient condamner l'humanité à la famine et à la maladie.
Un de ses collègues juristes devant qui il s'étonnait de ce manque d'éthique s'était exclamé avec cynisme :
— Il y a toujours de la nourriture saine pour ceux qui ont de l'argent.
Juridiquement, il était dans son tort.
Il était en possession des éprouvettes dans lesquelles sa collègue Henriette avait conservé les graines de céréales génétiquement modifiées sur lesquelles elle travaillait.
Celles-ci constituaient la preuve de ce qu'il affirmait quant à leur nocivité. Mais elles appartenaient légalement à Geneticalis.
Cela faisait de lui un voleur. Sans ces échantillons et la relation des études menées par sa collègue et lui-même, la firme aurait du mal à lancer ses nouvelles semences sur le marché.
Il lui faudrait reprendre le travail à zéro.
Maintenant tout reposait sur lui. Car une fois les échantillons récupérés, Geneticalis comptait de brillants chercheurs,
dont certains ne se laisseraient pas dissuader par les mêmes scrupules,
et pourraient reconstituer le protocole d’élaboration en falsifiant le certificat de non nocivité des céréales incriminées.
Ce n’était qu’une question de temps.
Il y avait encore plusieurs choses qui pouvaient motiver les commanditaires de ses poursuivants à le laisser en vie.
En premier lieu, l'algorithme qu'il avait mis au point pour permettre de déchiffrer rapidement le génome des espèces végétales.
En second lieu, il avait réussi à embarquer un traceur qui marquait de façon indélébile la chaîne ADN décodée.
Toute espèce, une fois porteuse du marqueur, transmettait à ses descendants la marque de fabrique de son inventeur.
Et il était encore le seul à maîtriser les concepts mathématiques nécessaires pour y parvenir.
Intrigué par la similitude des modèles entre les structures moléculaires et les principes du cryptage informatiques,
il s’était amusé à les appliquer pour décrypter le système mis en place pour sécuriser le système informatique de son entreprise.
Et il avait extrapolé jusqu’à embarquer un traceur sur toute identité numérique qui aurait tenté, avec succès ou pas, de décrypter ses propres fichiers.
C'est ce qui lui avait permis d'être alerté à temps pour s'échapper en suivant les mails le concernant.
Sa priorité, à l’instant était de réussir à soustraire le paquet qu’il avait dissimulé dans son blouson aux dirigeants de Geneticalis.
Quitte, dès qu’il en aurait la possibilité, d’alerter les médias sur les dangers que leur culture pouvait faire courir à l’humanité.
Il réussit à sortir de Strasbourg sans se faire remarquer en empruntant les petites rues. Il prit la route en direction de Molsheim.
N'étant plus habitué aux exercices physiques, il fut pris d'un coup de pompe. Il regretta de ne pas avoir suivi son amie sur le parcours Vita de la Wantzenau.
De nouveau, la détresse l'envahit à l'évocation de Joanna. Celle-ci comptait énormément pour lui. Et elle l'avait trahi.
Probablement, lui n'avait jamais rien représenté pour elle. Maintenant il s’en rendait compte. C'était une mercenaire.
Pendant son entretien de recrutement, elle lui avait demandé à quoi il « marchait ».
Elle, « marchait », à coups sûrs, aux ordres de celui qui la payait, sans état d’âme. Comment avait-il pu se laisser prendre à son charme ?
Et Henriette, si elle était amoureuse de lui comme le plaisantaient ses collègues, comme elle avait dû souffrir !
Comme il regrettait de ne pas l'avoir écoutée ! Il se reprochait surtout de ne pas l'avoir aidée dans sa détresse.
Elle, si généreuse, s'était retrouvée isolée à cause des propos de quelques collègues malveillants.
A deux, ils auraient pu faire front. Il venait de prendre conscience que la jeune biologiste représentait le genre de femme qu'il avait toujours souhaité :
jolie, charmante, douce, intelligente, pourtant fragile, mais capable de détermination pour défendre ses valeurs morales... jusqu'à mourir.
Il était passé à côté d'un trésor, perdu à jamais. De nouveau son chagrin le submergea.
Il faisait sombre tout à coup et le temps était à l'orage. Des éclairs fusaient çà et là, suivis de grondements menaçants.
La pluie se mit à tomber et le vent à contrarier sa progression. Les gouttes se mêlèrent à ses larmes qu'il n’arrivait plus à retenir.
Il était désespéré. Mais cela n'avait plus aucune importance. Ne serait-ce que pour le souvenir d'Henriette, il fallait réussir.
Il ne se rappelait plus exactement comment se rendre au Nideck. Pourtant, à partir de Heiligenberg, des panneaux guidaient les touristes vers le site.
Mais l'obscurité et sa vue brouillée par la pluie et les larmes le gênaient pour suivre la piste.
La lumière d'un éclair lui signala à temps la bifurcation vers Niederhaslach et Oberhaslach.
Les éclairs se faisaient de plus en plus fréquents et le délai avec la déflagration allait en s'amenuisant. L'orage était maintenant au-dessus de lui.
Les fulgurations de la foudre qui l'avaient aidé tout à l'heure, faillirent, en l’aveuglant, lui faire manquer le chemin qui conduisait à la cascade.
Il s'engagea dans le sentier. Mais sa bicyclette antique n'avait pas été conçue pour ce type de terrain. Il fallait continuer à pied.
Abandonner sa bicyclette, c'était courir le risque de ne pas la retrouver à son retour.
Encore qu'il soit improbable que quelqu'un se laissât tenter par la vétusté de son moyen de locomotion.
Mais la laisser là, en évidence, c'était aussi signaler sa présence dans l'endroit à ses poursuivants, dans le cas où ceux-ci n'aient pas encore abandonné leur traque.
Il prit le parti de la transporter avec lui, malgré son poids et l'escarpement du sentier.
Arrivé en vue de la cascade, un coude du chemin offrait une vue sur la route. Quatre ou cinq voitures s’étaient arrêtées à l'embranchement, les phares allumés.
Plusieurs personnes en descendirent avec des lampes torches. Des chiens se mirent à aboyer.
— Seigneur ! Les chiens maintenant ! Ils ont mis le paquet comme s'ils savaient où je me dirigeais.
Comment ont-ils fait pour retrouver ma trace ? C'est inexplicable ! Il a plusieurs centaines de kilomètres de route en Alsace !
A leur place j'aurai plutôt misé vers l'Allemagne, la Suisse ou le Luxembourg.
Effectivement, l'étranger présente, habituellement, un attrait important aux fuyards.
Il comptait beaucoup sur cet axiome pour que la firme perde sa trace et se disperse à la recherche de nouveaux indices. Comment l'avaient-ils retrouvé si vite ?
— Joanna ! Bien sûr ! S'exclama-t-il en se frappant le front.
Elle savait qu'il ne parlait pas allemand, qu’il était forcément resté en France. Geneticalis était à la pointe de toutes les technologies.
La séductrice avait toujours su provoquer ses confidences. Il avait dû lâcher l'existence du vélo à un moment d’inadvertance.
Et elle en avait profité pour y loger une balise. Celui-ci ne lui était plus d'aucune utilité. C'était à présent une charge superflue.
De plus, si un mouchard y était dissimulé, il représentait un danger pour lui, maintenant. Il le balança dans le ravin et retourna à couvert vers la cascade.
Le bruit de la chute d'eau masquait les coups de sifflets, les cris et les aboiements de ses poursuivants. Néanmoins, il sentait sur son dos leur progression rapide.
Il se précipita pour escalader le vague escalier escarpé qui conduisait au surplomb dominant le site, où se dressait la tour.
Le parcours en vélo l'avait épuisé. La pluie de l'orage avait délavé le chemin et la boue, en s'écoulant, le faisait glisser.
Il progressait difficilement. Les chiens ne devaient plus être loin maintenant. Avec l'énergie du désespoir, il se précipita vers la tour en ruine.
De nouveau, il éprouva cette même impression de malaise, que lui et ses collègues avaient ressentie lors de leur première visite.
Mais la terreur de tomber entre les mains de ses poursuivants étant cent fois plus forte.
Il surmonta son indisposition, salua au passage le bas-relief représentant le poète Adalbert Von Chamisso,
dont l'œuvre avait et continuerai de contribuer à entretenir l'atmosphère de terreur du lieu pour protéger son secret et commença à descendre l'escalier en colimaçon.
De crainte d’une chute dans l'obscurité, il n'osa pas dévaler les marches, malgré son angoisse d'être rejoint par les molosses.
Il n'avait pas de lampe de poche. Cependant une douce lumière bleutée commençait à se manifester au fur et à mesure de sa progression dans les profondeurs de la montagne vosgienne.
Et il parvenait maintenant à distinguer ses pieds sur les marches. Ce qui lui permit d’accélérer sa descente.
Celle-ci lui paraissait interminable. Aucun indice, sinon l'éclat croissant de la lumière bleue, ne permettait de mesurer le progrès de la descente.
Lorsqu'ils avaient tenté l'exploit, Henriette et lui, au pique-nique, ils avaient fini par remonter de crainte d'être abandonnés par leurs « sympathiques » collègues.
Mais là, il était décidé d'aller jusqu'au bout.
Les chiens, eux aussi, devaient être sensibles à l'atmosphère, car il les entendait japper de peur, à l'entrée de la tour.
Ils avaient dû refuser d'entrer. Il s'arrêta un moment pour souffler et se remit à descendre plus calmement. La lumière bleue se faisait de plus en plus intense.
Il finit enfin par arriver dans la petite salle voûtée à laquelle conduisait l'escalier qu'il venait d'emprunter.
Elle était de forme hexagonale. A chaque angle se trouvait un pilastre.
De leur chapiteau partait une nervure de pierre sculptée qui parcourait le plafond en voûte suivant un cercle parfait, pour rejoindre le chapiteau du pilastre opposé.
Les murs de chaque côté étaient également surmontés d'une nervure de pierre en plein cintre. Le matériau utilisé pour bâtir cette salle devait être le grès rose local.
Mais éclairé par la lumière bleue, les murs semblaient avoir cette nuance de violet qu'Henriette utilisait pour son maquillage lorsqu'il la rencontrait aux soirées organisées par son entreprise.
A croire que la jeune fille avait dû avoir le courage de descendre seule à cet endroit au moins une fois pour avoir pu reproduire de façon si fidèle cette teinte satinée.
La lumière brillante émanait de l'un des murs à droite de l'entrée. Elle semblait sortir d'une porte rectangulaire.
En s'approchant de la porte, il s’aperçut que celle-ci se situait à une dizaine de centimètres du mur comme un monolithe.
Mais son épaisseur ne devait pas dépasser quelques centimètres. A proximité, on n'éprouvait plus aucune peur, mais au contraire de la paix et de la sérénité.
Il se souvint où il avait déjà vu cette lueur.
*
* * *
* * *
— Père Cyprien ! Ne vous sauvez pas ! Bonjour, père Cyprien !
— Fous-moi le camp, voyou ! Tu n'as rien à faire ici, chez moi !
— Attendez ! Je vous ai apporté des cigarettes, tenta le garçon.
— Tu es qui, toi, d'abord ? interrogea le vieillard un instant amadoué par l'offre du garçon.
— André ! André Monthois ! Le petit-fils de Pierre et Caroline !
— Qu'est-ce tu me veux ?
— Je voudrais que vous me parliez de Fenlithe, expliqua André.
— C'est un endroit maudit ! Éclata à nouveau le vieillard.
A la mention de Fenlithe, la colère et l'agressivité du vieux paysan s'était réveillée. Mais devant le regard franc et bienveillant du garçon, il finit par le laisser entrer chez lui.
C'était peut-être l'unique occasion pour lui de se soulager en relatant les événements qui avaient ruiné sa vie. Peut-être que lui le croirait.
— Que veux-tu savoir ?
— Parlez-moi des lueurs que vous avez aperçues là-bas.
— C'était juste après la guerre..., commença le vieillard.
« Il y avait un camp de gitans aux abords de la Combe de Fenlithe. C'était une communauté pacifique.
Ils s'installaient là, périodiquement, probablement à cause de la petite source qui suinte de dessous l'amas de rocher
et peut-être aussi à cause de la terreur que le lieu inspirait aux habitants du village.
Il faut dire que, pour y rester tranquilles, ils entretenaient ces frayeurs par des légendes épouvantables que la vieille Sarah, la sorcière de la tribu,
racontait aux enfants lorsqu'elle venait vendre ses torchons et ses mouchoirs au village. »
« Je n'avais qu'un fils, François. Nous n'avions pas pu avoir d'autre enfant. Chaque grossesse se soldait par une fausse-couche.
J'ai su, depuis, que c'est à cause des engrais que nous utilisions. La dernière fausse-couche de ma femme déclencha une hémorragie qui lui fut fatale. »
« François fut très perturbé par la mort de sa mère. Et pour cause ! J'étais aux champs quand c'est arrivé.
De toute façon, avec le bruit du tracteur, je n'aurais rien entendu. Lorsque je suis rentré à la maison, je l'ai trouvé immobile devant sa mère étendu sur le sol baignant dans son sang.
A partir de ce moment, le garçon n'a plus dit un mot. Il restait prostré, assis sur le perron dehors quand il faisait beau, ou devant la cheminée le reste du temps. »
« Jusqu'au jour où la vieille Sarah est arrivée pour vendre ses paniers, accompagnée d'une petite fille.
Quand celle-ci vit mon garçon assis, muet, sur les marches, elle se précipita vers lui pour l'embrasser. A ce contact, mon fils se transforma.
Ce fut la première fois que je l'entendis rire depuis la mort de sa maman.
Par la suite, lorsque les gitans s'arrêtaient au village, il prit l'habitude d'accompagner la petite bohémienne au camp pour jouer avec elle.
Bien que ça ne m’enchantait guère de le savoir passer son temps à Fenlithe, je n'osais pas m'y opposer. La gamine, qui s'appelait Marie-Magdelène,
avait réussi à le sortir de son mutisme. Il avait pu reprendre l'école grâce à elle et se montrait particulièrement doué. »
« Plus tard, je fus un peu secoué, quand l'instituteur me poussa à mettre mon fils au lycée en pension. Je comptais sur lui pour reprendre la ferme.
Mais le maître sut me convaincre. Avec son bac, il pouvait faire une école d'ingénieur agronome. Mon fils était brillant.
C’aurait été dommage de ne pas lui laisser toutes ses chances. »
« Quand il eut son bac, il m'annonça son intention de s'inscrire à la fac de médecine. Cela voulait dire qu'il me laissait la ferme sur les bras.
C'était cette petite catin qui lui avait mis ces idées dans la tête. Elle même faisait la guérisseuse au village avec ses crèmes et ses tisanes.
Comme si les plantes pouvaient guérir. »
A ce moment, André, eut envie de réagir. Bien sûr que les plantes peuvent guérir.
Depuis le moyen-âge, les moines ont cultivé un jardin botanique pour faire pousser des plantes médicinales.
La plupart des molécules des médicaments modernes sont élaborées à partir de substances végétales. Et la phytothérapie revient à la mode.
Il faut être particulièrement inculte et plein de préjugés pour oser affirmer une pareille ânerie.
Mais, ne voulant pas risquer de froisser le colérique vieillard, il le lassa poursuivre son récit.
« François était ensorcelé. Il s'affichait au village avec cette fille. Il faut dire qu'elle était particulièrement jolie.
Ce qui a tout déclenché, c'est lorsqu'il m'a annoncé qu'il avait l'intention de l'épouser. Ça, c'était hors de question. On n'épouse pas une bohémienne. »
« Malgré les accusations de vols qui accompagnaient habituellement la présence de gitans aux abords des villages, je savais que ces gens vivaient honnêtement,
sans violence. Ils vendaient des paniers qu'ils fabriquaient avec les osiers sauvages qu'ils récoltaient, et aussi des mouchoirs,
des torchons qu'ils ourlaient à la main à partir de tissus qu'ils allaient se procurer aux tissages de Sedan,
ainsi que des chapeaux et des chaussons qu'ils formaient avec du feutre fabriqué à Mouzon.
Mais quand plusieurs bêtes disparurent au village, je laissai courir le bruit quant à la responsabilité des nomades.
A l'époque, les gendarmes, qui avaient mené loyalement leur enquêtes, avaient fini par trouver les voyous du village qui, profitant du voisinage des bohémiens,
pensaient pratiquer leurs larcins en toute impunité. »
« Je dois reconnaître que la petite Marie-Magdelène était une gentille fille.
Elle était sensible à la souffrance des autres et prodiguait ses soins aux hommes et aux bêtes, souvent sans se faire payer.
Elle était très pieuse et savait tenir à distance les garçons qui cherchaient à l'importuner. Mais à l'époque, j'étais exaspéré dès que je la voyais au village.
J'avais l'impression qu'elle venait m'y narguer. »
« Un jour, le chat d'une vielle bigote fut retrouvé mort.
Par malheur, c'était précisément la virago qui avait expulsé la jeune fille de la place qu'elle occupait indûment à l'église à la messe du dimanche.
La petite gitane était partie en larme, malgré la tentative du prêtre, scandalisé par l'attitude de la vieille, pour la ramener.
Et je laissai courir la rumeur que la petite sorcière s'était vengée. »
« Je n'osai pas m'opposer à une expédition punitive à l'encontre des gitans.
Celle-ci était menée comme par hasard par les deux abrutis qui avaient couvert leurs larcins en accusant les romanichels.
Lorsque nous arrivâmes au camp, il n'y avait plus que le corps de la jolie bohémienne, brisé sur les rochers de la combe de Fenlithe.
Les autres occupants s’étaient éclipsés comme par magie. »
« Quand mon fils revint et qu'il apprit la nouvelle, il poussa un cri terrible et tomba en syncope.
La fièvre le prit et il resta inconscient pendant plusieurs jours, visité quotidiennement par le docteur Martin.
Une fièvre cérébrale, qu'il disait. Quand il s'éveilla un soir, un an jour pour jour après la mort de la petite, je fus épouvanté en constatant que son regard était éteint,
atone, comme après le décès de sa mère. »
« Sans dire un mot, il se leva, s'habilla et sortit dehors. Je le suivis jusqu'à la Combe de Fenlithe, mais il avait disparu.
Au milieu de la combe éclairée par une lumière bleuâtre, parmi les rochers se dressait comme une porte lumineuse, mais sans chambranle.
Je fus tellement effrayé que le cœur me manqua et je m'évanouis. »
« Je me réveillai à l’hôpital. J'avais été victime d'une crise cardiaque. Les gendarmes vinrent m'interroger. Je ne comprenais pas pourquoi.
C'est là qu'ils m'apprirent qu'on avait retrouvé mon fils François pendu à un arbre en surplomb dans la combe.
J'étais la dernière personne à l'avoir vu vivant et ils souhaitaient de moi des informations que j'étais bien incapable de leur donner.
Je me contentai de leur raconter ce que j'avais vu. »
« Par la suite, le bruit courut au village que j'étais devenu fou. Personne ne croyait à l'histoire de la paroi bleue lumineuse.
Et celle-ci fut une légende de plus parmi celles que comptait la Combe de Fenlithe. »
— J'aurai dû lui laissé épouser la petite, lâcha-t-il dans un sanglot.
— Je suis désolé ! déclara André. Je n'avais pas l'intention de vous faire de la peine ! Je ne pensais pas que tous ces souvenirs vous touchaient à ce point.
— Non ! Ça m'a fait du bien de te raconter tout ça. Mais pourquoi voulais-tu savoir ça.
— Nous avons vu la lumière bleue hier, pendant l'orage en revenant de balade.
— J'espère que ce n’est pas un présage de nouveaux malheurs pour le village.
Ils se saluèrent. Et André quitta le vieillard,
— Reviens quand tu veux, mon garçon. Ça me fera plaisir, cria celui-ci.
André se retourna et lui fit signe qu'il acquiesçait.
Par la suite, André put constater que la maison du père Cyprien avait été repeinte et celui-ci devint son ami.
Lorsqu'il le retrouvait chez lui, à l'occasion des vacances, il remarqua, sur la tablette de la cheminée, que trônaient maintenant deux photos,
celle de son fils François et celle de la jolie gitane Marie-Magdelène.
Plusieurs années plus tard, il apprit que le père Cyprien était mort d'une crise cardiaque, le jour même de l’anniversaire de la mort de son fils et de sa petite amie.
On avait retrouvé son corps à la Combe de Fenlithe. Comme chaque année, il s'y rendait, comme à un pèlerinage pour fleurir le lieu qu'il considérait comme le mausolée de ses enfants.
* * *
*
*
André avait devant lui la porte qu'avait déjà vue le Père Cyprien. D'après le vieil homme, c'était un signe de mort.
Après la remémoration de l'histoire, il avait l'impression de vivre comme dans un rêve. Peut-être tout cela était-il un cauchemar, après tout.
L'effort qu'il avait fourni en bicyclette, de Strasbourg au Nideck, le transport de sa bicyclette sur le sentier escarpé qui menait à la cascade,
la descente interminable dans le stress de la poursuite, ajoutée à la détresse morale qu'il éprouvait, tout cela l'avait épuisé. Il perdit connaissance.
Bizarrement les voix de ses poursuivants résonnaient sous les voûtes et, dans une demi-conscience, il entendait distinctement leurs échanges.
— Vous avez trouvé son vélo, là-haut ?
— Ne cherchez plus, il est ici !
— Il n'est pas beau à voir !
André crut au début qu'ils parlaient de son antique bicyclette. Quand la voix de Joanna s'exclama :
— Je n'aurai pas cru ce petit con capable de sauter. C'était pourtant un brillant biologiste ! Dommage qu'il n'ait pas voulu marcher avec nous.
— N'empêche que deux suicides dans la même entreprise et au même endroit, en si peu de temps. Ça commence à faire lourd.
Le père Pulligny va avoir du mal à le justifier aux autorités. Et le CHSCT ne va pas le louper.
— Sans compter l'atteinte à l'image sociétale de la boite. Son poste de directeur ne va pas le protéger, cette fois-ci. Il va surement sauter.
— De toute façon, Henk, le président, l'avait déjà dans le collimateur, reprit la jeune femme. Et ce n'est pas moi qui vais le couvrir, ce salaud misogyne.
Cette fin de race dégénérée me prenait toujours de haut, avec son Q.I. de mollusque.
— Fouillez-le ! Il faut retrouver les éprouvettes, dit celui qui paraissait être le chef.
— Il n'y a rien sur lui !
— Cherchez partout ! Il a du les planquer quelque part. Vous deux, descendez l'escalier. Voyez où ça conduit.
— Pourquoi nous ?
Bien que la remarque de son ancienne amie lui fît mal, dans sa demi-conscience, André sourit aux propos tenus sur leur patron que lui non plus n'appréciait pas.
Les loups se déchiraient entre eux. Il s'amusa de leur réticence. Même en meute, ce n'était pas le courage qui les étouffait. La terreur qu'ils éprouvaient, les empêchait de descendre.
Ils prétendaient avoir trouvé son cadavre. Ainsi, si c'était vrai, car il avait l'impression d'être encore bien vivant, sa vie s'était terminée ici,
bêtement, au milieu des ruines, dans une solitude sordide. Il avait échoué.
Pourtant, tout avait commencé comme un conte de fées...
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