Chapitre 3 - Joanna van Floss

Chapitre 3 - Joanna van Floss
Plusieurs filles ont une conduite vertueuse;
Mais toi, tu les surpasses toutes.
La grâce est trompeuse, et la beauté est vaine;
La femme qui craint l'Eternel est celle qui sera louée.
Récompensez-la du fruit de son travail,
Et qu'aux portes ses œuvres la louent.
La Bible : Proverbes 31 :29-31
Quelques mois après, une réorganisation de la firme fut opérée. Tout en conservant ses bureaux à Tilburg, Hendrick Van Belinden avait décidé de transférer le siège de Geneticalis dans la capitale européenne pour attaquer le marché de l’Europe de l’Est. Et le bruit courut que Joanna allait venir s'installer définitivement à Strasbourg pour y superviser le recrutement du groupe. Cette nouvelle réjouit André, mais consterna Henriette.
Bien que les jeunes filles soient douées toutes deux d'une personnalité lumineuse, André était toujours ébloui par la blonde hollandaise. « Le soleil et la lune », songeait-il quelque fois en imaginant Joanna et Henriette côte à côte. Mais pour le moment la lumière aveuglante du soleil occultait la douce lumière de la lune.
Lorsque Joanna arriva effectivement à Strasbourg, elle réserva sa première visite à André. Parvenant au bureau de celui-ci, elle salua au passage Sjoukje, la plantureuse assistante du jeune chercheur, souriant intérieurement en constatant que, comme elle l'avait prévu, celle-ci avait été reléguée dans le cadre stricte de son activité professionnelle.
Bonjour, André ! Tu vas bien ?
— Bonjour, ...
Le garçon surpris et intimidé ne savait que dire.
— Tu peux m'appeler par mon prénom, dit-elle pour le mettre à l’aise. On se tutoie !
— Tu as encore un recrutement en cours ? demanda André, profitant immédiatement de la permission accordée.
— Pas particulièrement ! En fait je m'installe de façon pérenne en France. Cela sera plus pratique de centraliser les recrutements ici à Strasbourg. C’est moi qui ai suggéré cette idée à Henk Van Belinden, soulignant tous les avantages qu’y trouverait Geneticalis.
Cette nouvelle et surtout le ton sur laquelle elle avait été annoncée, laissait supposer que des raisons personnelles avaient poussé la jeune femme à prendre cette décision. André eut la crainte, tout à coup, qu'elle ait trouvé quelqu'un à Strasbourg, anéantissant pour lui tout espoir de pouvoir l'épouser.
Mais la jeune femme manifestait plutôt du plaisir à être en sa compagnie à ce moment. Elle parcourut son bureau et s'arrêta devant le vivarium.
Quelle magnifique bête, s'exclama-t-elle.
— C'est un python royal ! Une femelle en fait. Je l'utilise pour mes recherches.
— Bien que je sois psychologue, tu n'as pas à te justifier devant moi sur tes orientations sexuelles, plaisanta-t-elle.
André ne goûta pas beaucoup la plaisanterie. Voyant qu'elle s'était fourvoyée, Joanna orienta la conversation sur un autre sujet :
— Alors, tu es content de ta secrétaire ?
— Oui ! Elle est très compétente et en plus elle est jolie à regarder.
— Et rien de plus ? Demanda-t-elle, inquisitrice.
— Que voudrais-tu qu'il y ait ?
André n'était pas très satisfait de l’orientation que prenait la conversation. Il aurait préféré que celle-ci portât sur des sujets plus intimes, dans le prolongement des confidences échangées l’après-midi du jour de son recrutement. Et il s’interrogea sur le but que Joanna était en train de poursuivre à son égard.
A ce moment Henriette arriva devant le bureau. Le store vénitien de la vitre du laboratoire donnant sur le couloir n'était pas baissé. Lorsque celle-ci vit qu'André n'était pas seul, elle s'arrêta un instant devant la porte. Mais renonçant à entrer, elle retourna dans son propre bureau.
André, qui tournait le dos à la porte à ce moment-là, ne s’aperçut de rien. Mais Joanna ne perdit rien du manège de la jeune chercheuse. Elle poursuivit son investigation.
— Et avec Henriette ? Tout se passe bien ?
— Oui ! C'est une fille épatante ! C'est une des rares personnes — avec toi, fut-il tenté d'ajouter, mais sans l’oser — qui comprend de quoi je parle, dit-il avec un geste de la main englobant tout son labo.
Ce propos flatteur à l’égard d’une autre jeune fille, égratigna l’égo de la fière psychologue qui se raidit.
— Je dois te laisser. On se reverra souvent, maintenant.
André revécut en pensée tout l'entretien qu'il venait d'avoir avec Joanna. Il avait remarqué qu'il était la première personne qu'elle avait souhaité rencontrer à son arrivée à Strasbourg. Mais au lieu d'orienter la conversation sur leur relation naissante, celle-ci avait tourné autour des deux autres femmes qui formaient son entourage professionnel féminin. Il se demanda s'il n'aurait pas du se déclarer, ou au moins avancer quelques pions. Mais quelque chose l’avait retenu. Joanna avait la réputation d'être particulièrement exigeante, dans le choix des personnes qu'elle fréquentait. Plusieurs de ses collègues masculins avaient tenté leur chance auprès d'elle, Jean de Pulligny, le directeur, en premier. Mais tous s'étaient pris, ce qu'on appelle vulgairement un « râteau ».
Pendant les semaines qui suivirent, la belle psychologue manifesta son intérêt auprès de tous, comme si chacun était la personne la plus importante pour elle, sans manifester ouvertement de préférence pour qui que ce soit. Elle ne paraissait pas avoir de vie privée et participait régulièrement à toutes les sorties organisées, soit officiellement par le comité d'entreprise, soit officieusement sur l'initiative de l'un ou l'autre des salariés de Geneticalis.
De temps en tant, André rencontrait la belle hollandaise, le dimanche matin au culte, à l'église de La Robertsau. Mais il n'osait pas l'aborder, surtout sous le regard d'Henriette et de ses parents, malgré une forte envie de l'inviter à déjeuner, pour renouveler le moment magique qu'il avait vécu avec elle, à la Petite France, le jour de son recrutement.
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Un soir, le comité d'entreprise avait programmé une soirée à la patinoire, qui devait être suivie par une Flamenkuche, la fameuse tarte flambée alsacienne. André avait travaillé toute la journée avec Henriette.
— Tu ne viens pas avec nous à la patinoire ? demanda André à Henriette.
— Non ! J'ai d'autres projets.
— Pourquoi ne veux-tu jamais participer aux soirées qu'on organise. Si tu ne sors jamais, tu risques fort de rester vieille fille.
— Lorsqu'on veut attraper du poisson, il vaut mieux pêcher dans l'eau courante d'une rivière. Dans l'eau croupie et stagnante, on risque fort de n'attraper que de la vermine.
— Que veux-tu dire ?
— Ce que je veux dire ? S'écria-t-elle, à la limite de la colère. Dis-moi franchement ! Tu envisagerais sérieusement de partager ta vie avec une fille que tu aurais rencontrée dans ce genre de manifestation ?
— Bien sur que non !
— Alors qu'y vas-tu chercher ?
— Je ne sais pas vraiment. Passer une bonne soirée avec des collègues sympathiques, tout simplement. Je ne vois pas du tout ce qui tu vas imaginer.
— Je te signale que c’est toi qui, le premier, a mis le mariage sur le tapis, en envisageant mon célibat probable du fait que je refuse de vous accompagner.
En fait, André pensait surtout que Joanna y serait présente et que c'était pour lui l'occasion de partager un moment de plus avec elle en dehors du travail. Mais, sans vraiment comprendre pourquoi, il n'osait pas évoquer la blonde hollandaise devant Henriette, de peur de la peiner. Cependant, il était bien décidé à participer à cette soirée.
Pourtant, il n'était pas féru des sports de glisse. Consacrant tout son temps à ses études, puis à ses recherches, il n'avait jamais pris la peine de chausser des patins.
Lorsqu'il se retrouva sur la glace, il fut déstabilisé par le peu d’adhérence offerte par les lames. Dès les premières tentatives, il se retrouva immédiatement les quatre fers en l'air. Alors il se contenta de glisser prudemment en gardant une main sur la rambarde molletonné qui entourait la piste. Petit à petit, il comprit les principes de ce sport et commença à évoluer doucement, sans toutefois oser s'éloigner du bord.
Maintenant, un peu plus à l'aise, il se mit à observer ses collègues, pour évaluer comment ceux-ci s'en sortaient, pensant naïvement qu'eux non plus n'avaient pas du avoir beaucoup l'occasion de pratiquer le patin à glace. Quel ne fut pas son désappointement en constatant qu'à part quelques uns qui, comme lui, restaient accrochés à la rambarde, la plupart évoluaient avec aisance autour de la piste.
Il chercha des yeux Joanna et ne la reconnut pas tout de suite. Car elle était vêtue d'un caleçon gris perle qui galbait son bassin et ses jambes, et d'une courte redingote rose bordée de fourrure blanche serrée à la taille. Contrairement à la plupart de ses collègues qui avaient chaussé les patins bleus loués à la patinoire, elle, possédait ses propres patins d'une couleur rose assortie à sa veste. Elle avait relevé ses longs cheveux blonds en un lourd chignon sophistiqué. Ainsi habillée, elle semblait très différente de la jeune femme stricte en tailleur qu'il rencontrait d'habitude. Elle paraissait ici beaucoup plus jeune, presque une adolescente. Et André la trouvait ainsi, merveilleusement jolie.
Elle patinait comme une déesse, à une grande vitesse, parfaitement à l'aise, effectuant des figures et des sauts, prouvant sa maîtrise de la glisse. A cet instant, elle évoquait, pour André, la petite Gretel, héroïne hollandaise de la légende des « Patins d'Argent », le roman de Mary Mapes Dodge, qu'il avait lu étant enfant. Certains, parmi les plus audacieux de ses collègues, cherchaient à la poursuivre, mais elle réussissait toujours à leur échapper avec grâce et habileté. Elle paraissait chercher quelqu'un au milieu de ses poursuivants, mais ne trouvant probablement pas ce qu'elle cherchait, elle étendit le champ de son investigation. Quand elle l'aperçu, d'un élan soudain, elle sema ses poursuivants et se dirigea droit sur lui. Elle s'arrêta par une courbe brutale juste devant lui en faisant crisser ses patins.
— Ah ! André ! Ça me fait plaisir que tu sois venu. Tu t'en sors ?
— Oui, ça va, mentit-il, désappointé qu'elle le vît ainsi en difficulté.
— Donne-moi la main. Tu vas voir, à deux c'est beaucoup plus facile.
Gentiment elle lui avait tendu la main. Il s'en empara, osant abandonner la sécurité de la barrière pour la suivre. Elle lui montra quelques techniques de base et comment lancer ses pieds pour garder son équilibre. Ils se mirent à patiner de concert une bonne partie de la soirée, lui, gagnant en aisance à chaque tour de piste. André était charmé et troublé de se trouver ainsi, en compagnie de la jolie psychologue. Il souhaitait que cette situation puisse durer une éternité. Mais au bout d'un certain temps, elle lui dit :
— Maintenant que tu y arrives, je vais aller patiner aussi un peu avec les autres.
Malgré sa déception de la voir le quitter ainsi, il acquiesça en la remerciant. Il comprit, que l'assister comme elle l'avait fait, l'avait frustré du plaisir de pratiquer ce sport qu'elle aimait, en exploitant toutes les techniques qu'elle maîtrisait à la perfection. Néanmoins, il était plus à l'aise, à présent. Et il put mieux profiter du reste de la soirée.
A la sortie de la patinoire, ils se dirigèrent tous vers le restaurant où ils avaient retenu deux tables pour une Flamenkuche, la fameuse tarte flambée alsacienne. C'est une pâte à pain étalée très fine, recouverte d'un appareil à base de crème, de fromage blanc, d'oignons et de petits lardons, cuite au feu de bois dans un four. Celle-ci est servie sur une planche de bois. La coutume veut que chaque tarte sortie du four soit découpée et partagée entre les convives. Ce qui crée une ambiance sympathique. On peut ainsi les commander à l'infini jusqu'à ce que tous soit rassasiés.
André essaya de manœuvrer pour se retrouver assis à coté de Joanna, ou au moins à sa table. Mais celle-ci se plaça ostensiblement de l'autre coté. Il fut déçu de son attitude très contrastée par rapport à la sollicitude qu'elle avait manifesté pour lui sur la glace. Remarquant sa déception, elle lui sourit, en lui faisant un clin d’œil comme pour lui montrer qu'il valait mieux que cela soit ainsi.
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Un peu plus tard, ce fut un séjour dans une station des sports d'hiver, dans les Alpes, qui fut proposé aux salariés de Geneticalis par le comité d'entreprise. Sachant que Joanna avait manifesté son intention d'y participer, André se précipita pour s'y inscrire.
— Tu pratiques le ski alpin ? lui demanda Henriette.
— Pas du tout ! Pourquoi me poses-tu la question ?
— Parce que c'est une station de sport d'hiver.
— Mais je me suis renseigné. Il y a aussi des pistes de ski de fond, là où on va.
— Tous ceux qui se sont inscrits, y vont pour le ski alpin. Tu risques fort de te retrouver tout seul. C'est très dangereux de pratiquer seul, s'inquiéta-t-elle.
— Alors, ça ne te dirait pas de nous accompagner ?
— Non ! Mais alors, pas du tout !
— Pourquoi une telle aversion ? Tu participes, d'habitude, à nos sorties de ski de fond.
— Sais-tu seulement pourquoi ils y vont ?
— Que tentes-tu d'insinuer.
— Mais, nom d'un chien ! Ouvre les yeux. As-tu déjà vu ceux qui y vont, emmener leur épouse, ou tout au moins leur compagne ? C'est un moyen pour eux de pouvoir draguer leur jolie secrétaire.
— Je te signale que Sjoukje ne s'est pas inscrite, si tu t’inquiètes pour ma moralité, lui répondit-il, agacé qu'elle ose se mêler de sa vie privée.
« Mais il y a Joanna », fut-elle tentée de lui répondre. Mais elle s'abstint. Même si elle éprouvait de l'intérêt pour le jeune chercheur, la nature de leur relation ne lui permettait pas d'intervenir.
Au moment du départ, les participants au séjour se rejoignirent Place de la Gare, devant le car qui avait été affrété pour les acheminer vers la station de ski. En déposant son propre matériel dans la soute, André constata que, contrairement à ce qu'avait laissé entendre Henriette, il y avait au moins deux autres personnes qui, comme lui, comptaient pratiquer le ski de fond. Il s'agissait du médecin qui assurait une permanence médicale au siège français de Geneticalis, et de son épouse qui, quand elle n'assistait pas son mari, s'occupait du secrétariat médical. Il les rencontrait souvent à l'église de La Robertsau, au culte du dimanche matin, mais n'avait jamais eu l'occasion de parler avec eux.
— Décidément, ce coup-ci, cette pauvre Henriette a tout faux, pensa-t-il. Non seulement je ne serais pas seul à faire du ski de fond. Mais en plus, il y a aussi des gens qui viennent en couple.
Lorsque Joanna arriva, il remarqua déçu qu'elle, avait opté pour le ski alpin. Elle vint vers lui.
— Où est ton équipement ? demanda-t-elle. Je ne vois pas tes skis.
— Les voici !
— Mais ce sont des skis de fond, remarqua-t-elle déçue. Il fallait prendre des skis de piste. Ce n'est pas grave. Nous en louerons pour toi, sur place.
André fit la moue. Lorsqu'il était étudiant, en première année d'école d'ingénieur, il avait passé une après-midi imposée par le professeur d'éducation physique, à pratiquer le ski de descente. Maladroit et inexpérimenté, il avait passé son temps en tentant de descendre la pente la moins escarpée, celle réservée aux débutants, progressant de chute en chute et préférant se laisser tomber quand la vitesse lui faisait peur, pour retourner, tant bien que mal, au départ du remonte-pente. Arrivé en bas, miraculeusement indemne, trempé par la neige fondue et humilié, ignorant les regards narquois des skieurs qui attendaient leur tour pour regagner les cimes, il s'était rendu au café voisin pour attendre ses camarades, bien décidé à ne pas renouveler l'expérience.
Par ailleurs, lorsqu'il était adolescent, il avait eu du mal à se remettre d'une triple fracture de la jambe. C'était hors de question, pour lui, de prendre le moindre risque.
Il dut lui avouer qu'il ne savait pas skier. Après avoir fait une grimace significative, elle se dirigea, rieuse, vers les autres participants. André fut dépité par son attitude. Il envisageait presque de renoncer à participer au voyage, car il avait beaucoup espéré de ce séjour, pour avancer dans sa relation avec la belle psychologue. Mais à ce moment, le médecin et son épouse vinrent le rejoindre.
L'homme était grand, blond et bien découplé. La femme était très belle, avec de magnifiques cheveux noirs. Malgré leur jeunesse, car ils paraissaient avoir la trentaine à peine, leur visage était empreint d'une grande sérénité et de beaucoup de bienveillance, le type de posture que l'on trouve habituellement chez les êtres dotés d'une grande expérience à la fin d’une vie abondante passée au contact et au service de nombreuses personnes. L'amour qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre transparaissait dans tous leurs gestes. En les voyant, André les envia. C'est exactement ce genre de relation qu'il espérait nouer avec Joanna.
— Bonjour ! Je suis Franc ! Et voici Marie, mon épouse.
— Bonjour ! Je m’appelle André.
— Je crois que nous allons passer quelques temps ensembles, remarqua le médecin à cause de l'équipement qu’avait déposé André dans la soute.
— Oui, je le crois aussi, renchérit-il avec une pointe d'amertume.
Pendant le voyage, André avait l'impression que Joanna l'évitait. De son coté, lui, vexé, avait décidé de ne prendre aucune initiative. Il resta avec le couple de médecins, les seules personnes qui, à ce moment, semblaient lui témoigner de l'amitié.
Deux chalets avaient été réservés par le comité d'entreprise de Geneticalis. Ils étaient aménagés pour accueillir une dizaine de personnes. Les participants se répartirent entre les deux logements. Chacun avait sa chambre et son cabinet de toilette individuel, mais chaque chalet était doté d'une cuisine luxueusement aménagée et d'une vaste salle commune où se trouvait une cheminée dans laquelle brûlait un feu de bois.
Le séjour se déroula monotone et sans attrait pour André. Le matin, après le petit-déjeuner pris en commun dans la grande salle, les adeptes de la glisse vertigineuse empruntaient la cabine du téléphérique qui les emmenaient sur les sommets, pendant que Marie, Franc et André se dirigeait vers les pistes de ski de fond balisées, dont la plupart partait de la station. Même s'il semblait que Joanna ait manœuvré pour se trouver dans le même chalet que lui, il ne la voyait que très peu, au petit-déjeuner et au repas du soir, lorsque l'équipe ne décidait pas de rester au refuge sur le sommet pour partager une fondue ou une raclette, à laquelle ils oubliaient d'inviter André, Franc et sa femme, qui auraient pourtant pu les rejoindre par la cabine.
Cette façon d'agir, de la part de Joanna le décevait. Il la jugeait égoïste, tout à son plaisir de pratiquer son sport favori, le traitant lui comme s'il ne comptait pas pour elle. Pourtant une fois, elle lui manifesta son désir de l'accompagner sur les pistes de ski de fond. Ce jour là, Franc et Marie se déclarèrent fatigués et manifestèrent leur intention de rester tranquillement au chalet. Joanna put ainsi emprunter les skis de Marie. Ils passèrent la matinée ensemble à parcourir l'un des circuits balisés en bas de la station. Mais il y eut peu d'échanges entre eux, la glisse en ski de fond, l'un derrière l'autre, ne favorisant pas vraiment les confidences.
Un soir, que les autres les avaient abandonnés pour une fondue organisée au refuge du sommet, le voyant passablement déprimé, Franc et Marie décidèrent d'aborder franchement la question avec André.
— Ça ne va pas ? Lui demanda Franc.
— C'est à cause de Joanna ? lui demanda doucement Marie en lui posant une main apaisante sur le bras.
André hésita à répondre, inquiet quant à leur discernement qui leur avait permis de comprendre ce qui se passait entre lui et la jeune psychologue. Mais devant l'empathie bienveillante de ses interlocuteurs, il se laissa aller aux confidences.
— Oui ! admit-il.
— Tu es vraiment amoureux d'elle ?
— Oui ! Enfin je crois. Car quand je vous vois tous les deux, je doute de jamais vivre quelque chose comme ça avec Joanna.
— Si tu es vraiment amoureux d'elle et que tu penses que tes sentiments sont partagés, tu as tout intérêt à te déclarer.
— Mais justement ! Je ne sais pas si elle m'aime. Elle souffle à la fois le chaud et le froid. J'ai l'impression qu'elle manifeste les mêmes sentiments à tout le monde. C'est comme quand j'étais gamin, avec Pascale. Michel et moi étions tous les deux amoureux d'elle. Et elle jouait tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre. C'est ce que nous appelions le paradigme de Blanche-Neige et les sept nains.
— Que vient faire Blanche-Neige dans l'histoire ?
— Eh bien, Blanche-Neige manifeste beaucoup d'affection pour les sept nains. Mais à la fin du conte, c'est le prince charmant qu'elle épouse.
— Eh ?
— J'ai l'impression que c'est toujours moi le nain. Finalement Pascale a choisi Michel. Mais cela ne leur a pas porté chance. Ils se sont tués dans une avalanche, pendant leur voyage de noce.
— Tu te réjouis de leur mort !
— Bien sur que non ! Ils étaient mes amis ! Les moments que j'ai passés avec eux sont probablement les meilleurs de ma vie. Et j'avais été invité à leur mariage.
— Mais tu n'y es pas allé ! Et tu en éprouves de la culpabilité.
— Comment le savez-vous ?
— Il se trouve que nous sommes amis avec eux. Ton absence les a blessés. Aimerais-tu te rendre sur le lieu de l'accident ? Sais-tu que ça s'est passé non loin d'ici ? Nous pourrions nous y recueillir un moment, tous les trois.
— Oui. Je crois que ça me fera du bien.
— Et avec Joanna, que comptes-tu faire ?
— Je ne sais pas. J'ai peur de me prendre une rebuffade comme les autres. Je n'attends qu'un signe d'encouragement de sa part pour me déclarer. J'estime que je me suis suffisamment dévoilé.
— Objectivement, tu ne risques rien à aborder franchement la question avec elle. Si elle éprouve quelque chose pour toi, cela sera bénéfique pour vous deux en levant toute ambiguïté entre vous. Si tu ne comptes pas pour elle, au moins, tu sauras à quoi t'en tenir.
— ...
Devant son silence, après avoir changé un regard, Franc et Marie décidèrent de le brusquer un peu.
— Si tu veux notre avis, Joanna n'est pas la femme qu'il te faut. L'amour c'est surtout une affaire de confiance. Et au fond de toi, tu sais que tu n'as pas confiance en elle. Ses connaissances de la psychologie et ses expériences dans le recrutement l'ont rendue particulièrement manipulatrice.
— C'est Henriette qui vous a missionné pour me dire ça ? Demanda-t-il, manifestant d'un coup toute son agressivité en entendant critiquer celle qui comptait le plus pour lui.
— Pourquoi nous parles-tu d'Henriette ? Tu sais, en ce moment, elle a bien d'autres soucis, que de s'occuper de ta petite personne.
— Henriette a des ennuis ? S’inquiéta-t-il, soudain radoucis.
— Oui !
— Graves ?
— C’est probable !
— De quoi s'agit-il ? Mais pourquoi ne m'en a-t'elle pas parlé ?
— Je pense qu’elle a tenté de le faire plusieurs fois. Mais tu n'as pas montré beaucoup d'empressement à l'écouter.
— Je voudrais savoir...
— Ce n'est pas à nous de t'en parler, l'interrompit Marie.
— Allons nous coucher, conclut Franc. Si tu es toujours partant pour aller te recueillir sur le lieu du décès de Pascale et Michel, il faudra nous lever de très bonne heure pour pouvoir faire l'aller-retour dans la journée.
Le lendemain matin, ils se réveillèrent avant le lever du soleil. Ils optèrent tous les trois de prendre leur petit déjeuner à la cafétéria de la station, plutôt que dans leur chalet, pour ne pas déranger les autres habitants qui étaient rentrés tard, la veille. Ils en profitèrent pour se procurer de quoi déjeuner car ils allaient passer toute la journée à skier.
Ils passèrent la matinée à glisser en direction du lieu de l'accident, faisant régulièrement des pauses pour se restaurer avec des barres chocolatées, pour ne pas tomber en hypoglycémie sous l'effort. Car leur trajet ne comportait pratiquement que des montés. Ils arrivèrent enfin à un endroit où l'érosion des avalanches successives avait dégagé la roche nue, ouvrant comme une immense caverne.
— On y est, signala Franc. C'est là.
— C'est incroyable comme certains lieux sentent la mort, remarqua André.
— Que veux-tu dire par « sentir la mort » ?
— J'ai l'impression que certains endroits génèrent une atmosphère de terreur, probablement due à des morts violentes qui s'y sont déroulées. Ou bien comme si le lieu voulait se protéger contre une intrusion en punissant de mort ceux qui le violaient. Ça fait trois fois j'éprouve ça. Une fois quand j'étais petit, avec Pascale et Michel, justement, à coté de chez mes grands-parents dans un endroit appelé la Combe de Fenlithe.
— Et la seconde fois ? demandèrent-ils ensemble après s'être regardés un instant.
— La seconde fois, c’est dans la tour de la cascade du Nideck, dans les Vosges, lorsque nous avons trouvé l’entrée d’un souterrain, lors d'un pique-nique organisé par Geneticalis. Vous n'y étiez pas. Tout le monde a ressenti la même chose. Seuls, Henriette et moi avons osé y descendre. Les autres étaient comme cloués devant le médaillon. Mais nous n'avons pas osé aller jusqu'au bout, de peur que les autres ne nous attendent pas. Et maintenant ici. Mais là, je suppose que c’est à cause de Pascale et Michel.
— On va prier un instant, dit Franc. Puis il faudra retourner pour ne pas se faire surprendre par la nuit.
Ils se recueillirent quelques instants. André éprouvait toujours ce sentiment de frayeur qui l'avait saisi en arrivant à caverne. Mais il s'étonna que ni Marie, ni Franc, ne semblaient impressionnés. On contraire, leurs visages rayonnaient d'une beauté lumineuse, paisible et sereine. L’amour qu’ils éprouvaient réciproquement l’un pour l’autre resplendissait.
A un moment, il les vit revenir. Perdu dans ses pensées, André n’avait même pas remarqué leur absence. Il pensa qu'ils avaient dû s’écarter pour soulager un besoin naturel, comme il l’avait fait lui-même, un peu plus tôt dans la matinée.
Marie avait dans les bras, un bouquet de roses magnifiques de couleur rouge, mais veinées d’une nuance mauve qui rappela à André, le fard à paupières qu’Henriette affectionnait. Et chose étrange, les fleurs, elles aussi, rappelaient le parfum de la jeune fille à André, par les fragrances particulières qu’elles émettaient. Marie déposa le bouquet au pied de la paroi.
— Il faut y aller, maintenant, dit Franc, en entrainant Marie, doucement. André ! Ta parole que tu ne parleras à personne que nous connaissons cet endroit, ni que Pascale et Michel sont nos amis communs.
— Je vous le promets, assura André, remarquant que par deux fois ils avaient utilisé le temps présent pour parler de ses amis d'enfance.
Ils rechaussèrent leurs skis et redescendirent vers la station. Le chemin du retour fut plus facile. Il suffisait de se laisser glisser, l'élan acquis dans les descentes suffisant pour passer les rares montés que comportait leur retour. Ils arrivèrent au chalet à la nuit tombante. En les entendant, Joanna se précipita à leur rencontre.
— Où étiez-vous passés ? J'étais folle d'inquiétude s'écria-t-elle.
Les échanges qu'André avait eus avec le couple de médecin et le pèlerinage accompli dans la journée avaient apporté dans leur physionomie à tous les trois, quelque chose de bénéfique et de lumineux, qui ne passa pas inaperçu aux yeux affutés de la jeune psychologue.
— Nous avons voulu prendre un raccourci et nous nous sommes perdus, affirma-t-il.
— Comme c'est probable ! s'exclama Joanna, en elle même.
Dans le car, sur le chemin du retour, sans qu’André ne le cherchât particulièrement, Joanna se retrouva assise sur le siège à coté de lui. Le car devait rouler toute la nuit. Après un début de chahut, tous les participants commencèrent à somnoler, épuisés par les activités sportives pratiquées pendant la semaine et les longues soirées arrosées.
Joanna avait manifesté son désir de parler avec lui, mais André éluda les premières questions qu’elle lui avait posées, mais qu’il n’avait pas écoutées. Vexée, elle se laissa envahir par le sommeil.
En fait, André était préoccupé et fatigué. Dans un début de somnolence, il n’avait pas réellement pris conscience de la présence de Joanna à ses coté. Il repensait à la conversation qu’il avait eue avec le couple de médecins et de la randonnée qui en avait résulté. Il en était sûr. Ils avaient bien parlé au présent quand ils avaient mentionné ses amis d’enfance. Comme si ceux-ci étaient vivants. Quelque chose d’autre l’étonnait en y repensant. Marie était revenue avec un bouquet de roses. Il n’en avait jamais vu de pareilles. Et où Marie avait-elle pu les cueillir ? Ce type de fleurs ne pouvait pousser dans la neige. Et il était certain qu’elles n’étaient pas dans le sac à dos qu’ils avaient porté à tour de rôle pendant le trajet.
L’évocation des roses tourna ses pensées vers Henriette, à cause de leur couleur et de leur parfum. Franc et Marie avaient dit qu’elle avait des ennuis. Mais de quelle nature ? Et de quelle gravité ? Il regrettait de ne pas avoir été assez attentif à sa gentille collègue. Il était tellement monopolisé par Joanna.
Il prit conscience, tout à coup de la présence de la jeune psychologue à ces cotés. Dans son sommeil, Joanna avait posé sa tête sur son épaule. Et il était profondément troublé par l’abandon de la jeune femme, et par son parfum particulièrement envoutant. Il chercha à lui prendre la main, mais celle-ci se déroba en se réveillant.

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