Chapitre 4 – La descente aux enfers
En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul; mais, s'il meurt, il porte beaucoup de fruit.
LaLa Bible : Jean 12 :24
Ce matin-là, André rentrait de deux semaines de congé, qu’il avait passées chez ses parents dans les Ardennes.
A cause de ce qu’il venait de vivre dans les Alpes, il était retourné à la Combe de Fenlithe, comme à un pèlerinage.
De même que l’avait fait Marie, dans la caverne, lui aussi avait déposé une gerbe de fleurs sur les rochers, en souvenir du père Cyprien et de ses enfants,
et peut-être aussi en souvenir de Michel et Pascale, qui avaient été ses amis.
En arrivant dans son laboratoire, il fut interpellé par Sjoukje Ymkjen, son assistante. Celle-ci paraissait tout agitée.
— Vous connaissez la nouvelle ?
— Non ! De quoi s’agit-il ? demanda André, qui s’attendait à ce qu’à son habitude, elle lui annonce quelque chose de banal,
comme la naissance de la progéniture de son chat.
— Grendel est décédée.
L’information mit du temps à pénétrer dans le cerveau, puis jusqu’au cœur du jeune chercheur.
Tous, à part lui, appelaient Henriette par son nom de famille, ce qui était étrange, car l’usage du prénom était une pratique habituelle chez Geneticalis.
Il est vrai que son nom de famille avait une consonance douce, en résonance avec la personnalité de la jeune fille.
— Henriette Grendel ? Notre Henriette ?
— Oui ! fit l’assistante de la tête.
Tout à coup, le petit-déjeuner, qu’il avait pris le matin, figea dans son estomac. Il se précipita aux toilettes pour se soulager.
Quand il revint, il interrogea Sjoukje qui, heureuse de trouver un auditoire aux potins qu’elle aimait colporter, lui raconta toute l’histoire.
« Depuis quelques temps, Henriette présentait un comportement étrange. Elle avait la réputation d'être déjà un peu « allumée ».
Je pense qu’elle souffrait de troubles psychologiques. Elle avait monté une histoire de théorie du complot invraisemblable.
Et elle devenait de plus en plus paranoïaque. »
« La semaine dernière, suite à une altercation avec Monsieur de Pulligny, elle a fait une crise.
Et le médecin du travail l’a faite hospitaliser dans une maison de repos.
Il faut croire qu’elle a réussi à s’en échapper, car on a retrouvé son corps écrasé dans les rochers, en bas de la cascade du Nideck ».
— Mais qu’est-ce qu’elle faisait là-bas ?
— On ne sait pas.
André était consterné. Depuis son séjour dans les Alpes, Henriette s’était éloignée de lui.
La sensible jeune fille ne voulait sans doute pas interférer dans la relation qu’elle sentait naître entre lui et Joanna, la jolie psychologue.
En outre, il avait constaté que, contrairement à la promesse que lui avait faite Henriette, son nom à lui,
n'apparaissait pas dans les crédits des dernières publications de la jeune fille.
Soupçonnant Henriette de vouloir le spolier du fruit de sa découverte, il lui en avait fait la remarque en manifestant vivement son mécontentement.
Bien que la jeune fille tentât de lui expliquer que, bien au contraire, c'était pour le protéger,
car ses dernières investigations l’avait amenée à agir en marge des intérêts de Geneticalis, une certaine froideur s’était installée entre eux.
Il se rendait compte maintenant, qu’Henriette avait eu besoin de lui à un moment où elle était en détresse,
et que tout à sa passion pour Joanna, il n’avait pas même pas pris la peine de l’écouter.
Joanna, qui venait d’apprendre son retour, arriva justement dans le bureau d’André, pensant avec raison que celui-ci devait être bouleversé.
Elle chercha à lui manifester sa compassion en tentant de le serrer dans ses bras pour le consoler.
Ce geste, pour lequel la semaine passée, il aurait donné une fortune, lui paraissait maintenant insupportable et déplacé. Il la repoussa.
Il était effondré. Pourtant rempli de chagrin, ses larmes n’arrivaient pas à sortir.
Il avait besoin de se confier à quelqu’un, mais ni Joanna, ni Sjoukje ne semblaient être la personne appropriée.
Pris à nouveau de malaise, il se dirigea vers le centre médical où travaillaient Franc et Marie.
Ils semblaient manifestement affectés par l’évennement. Pourtant, leurs visages étaient toujours empreints de sérénité et de bienveillance.
Ils accueillirent André avec beaucoup de gentillesse et de compassion, sensibles à l’émotion du garçon.
Marie le prit dans ses bras et le serra contre son cœur et il put enfin laisser libre cours à ses larmes.
— Je vais te faire un arrêt de travail d’une semaine. Et je vais te prescrire un tranquillisant, lui dit Franc.
Marie, qui était une experte en phytothérapie, alla lui préparer des gélules sédatives à partir des plantes médicinales que son activité dans la firme lui permettait d’entreposer.
En lui donnant le petit flacon qui les contenait, elle ajouta un petit sac d’ingrédients pour faire des tisanes.
— Tu vas rentrer chez toi et te reposer, lui dit-elle. Nous viendrons te chercher pour l’enterrement.
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André se rendit aux obsèques d’Henriette, en compagnie de Marie et de Franc. Car il ne voulait pas s’afficher avec Joanna, dans cette triste circonstance.
Il soupçonnait la jeune fille d’avoir été secrètement amoureuse de lui, et ne voulait pas infliger un chagrin supplémentaire à ses parents en étalant un bonheur qu’il avait refusé à leur fille.
La cérémonie fut sobre, selon la coutume protestante, qui mise tout sur l’espoir de la vie éternelle, promise aux chrétiens grâce à la résurrection du Seigneur Jésus.
Lorsque le cercueil fut descendu en terre, les collègues de la jeune chercheuse décédée vinrent chacun à leur tour se recueillir.
Une grande corbeille remplie de roses blanches et rouges était dressée à côté de la tombe. Chacun pouvait y choisir une fleur pour la déposer sur la bière.
André, sans savoir pourquoi, comme Franc et Marie, choisit une des rares roses veinées de violet du panier,
semblable à celles qu’il avait remarqué dans les bras de l’épouse du médecin, lorsqu’il avait fait cette randonnée en skis avec eux.
Au moment des condoléances, les parents d’Henriette embrassèrent André tous les deux.
— Il faut absolument que vous veniez déjeuner à la maison, lui dit tout bas le papa.
— Vous ne pouvez plus nous refuser maintenant, ajouta la maman.
— Je vous le promets, répondit André. Dimanche prochain, si vous voulez ?
— Merci infiniment, lui dirent-ils tous les deux ensembles.
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Le dimanche qui suivit, il se rendit au culte en compagnie de Franc et de Marie.
A la fin du culte, ils allèrent saluer les parents d’Henriette et les accompagnèrent à leur domicile comme cela avait été convenu aux obsèques.
Le repas fut triste, personne n’osant évoquer la jeune fille absente. A la fin du repas, le père d’Henriette attira André à l’écart.
— J’ai quelque chose à vous remettre, lui dit-il
— A moi ?
— Oui ! A vous ! De la part de ma fille !
Il lui tendit un paquet. L’ayant ouvert, André y trouva une petite trousse contenant sept éprouvettes et une clef USB.
— Mais pourquoi à moi ? demanda-t-il.
— Parce qu’elle vous faisait confiance.
André se rappela les propos des deux médecins à propos du rapport existant entre la confiance et l’amour. Evidement Henriette avait été amoureuse de lui.
— Je vous remercie. Mais que dois-je en faire ? Vous a-t-elle dit quelque chose ?
— Non ! Je pensais que vous deviez être au courant.
André resta pensif un moment.
— Prenez garde à vous. L’idée qu’en vous remettant ce paquet, il vous arrive quelque chose, m’est insupportable. Elle vous aimait, vous savez ?
Elle avait beaucoup d’admiration pour vous.
— Je viens d’en prendre conscience, répondit-il. Trop tard, ajouta-t-il mentalement, les larmes lui montant aux yeux.
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Rentré chez lui, il ouvrit examina le contenu du paquet avec attention. Dans la petite trousse qu’il contenait, il trouva sept éprouvettes.
Elles étaient remplies de graines de céréales. C’étaient probablement les échantillons de semences sur lesquelles travaillait la jeune fille.
Pourquoi les avait-elle rangées dans cette petite trousse ?
Pourquoi celle-ci ne se trouvait-elle pas dans le laboratoire d’Henriette avec le reste des matériaux qu’elle étudiait ?
Dans quelle intention Henriette lui avait-elle fait remettre ce paquet ? Et pourquoi, par l’intermédiaire de son père ?
Elle aurait très bien pu le lui déposer sur son bureau ou tout au moins, si elle craignait qu’on ne le vole, le lui transmettre
par l’intermédiaire de son assistante ou d’un de ses collègues.
Il pensa que la clef USB qui y était jointe devait être aussi celle du mystère.
En examinant son contenu, il en saurait plus. Henriette avait l’intention qu’il en prenne possession.
C’est donc qu’elle pensait qu’il avait les moyens d’en exploiter les données qu’elle contenait.
Avant de la brancher sur son ordinateur, il prit la précaution de déconnecter celui-ci d’Internet en désactivant la fonction Wifi.
Féru d’informatique, il était au courant de toutes les techniques de piratage industriel et était habitué à prendre toutes les précautions.
Inutile d’alerter un éventuel prédateur numérique qu’il était en train de brancher une mémoire contenant des informations critiques extraites des données
d’une grande firme spécialisée en biotechnologies.
Lui-même, à moment perdu, s’était amusé à utiliser, pour pirater le système informatique de Geneticalis,
les mêmes algorithmes qu’il avait mis au point pour décrypter les codes génétiques. Pour des raisons éthiques, il ne l’avait jamais encore réellement utilisé.
Mais il avait exploité l’un des aspects de cette technologie pour encoder ses propres fichiers.
De la même façon que l’espèce décodée génétiquement était porteuse d'introns laissant une trace indélébile dont l’un des inconvénients majeurs était de se transmettre
dans la chaîne alimentaire, quelqu’un qui tenterait de violer ses fichiers sans avoir la clef de décodage,
embarquerait dans sa signature numérique une trace indélébile de sa fraude, la clef de décodage fournissant la « couleur » repérable de la trace.
— Il est bon de connaître ses ennemis, s’était-il dit alors, en plaisantant,
lorsqu’il avait communiqué cette technique à Henriette pour qu’elle aussi puisse profiter de la sécurité apportée par le procédé.
Il connaissait la clef de cryptage utilisée par Henriette. Espérant qu’elle n’en avait pas changé, il prit le risque d’ouvrir ses fichiers.
Tant pis s'il marquait sa propre signature numérique avec la « couleur » d'Henriette. Mais comme la clef USB lui était destinée,
il n’y avait aucune raison pour qu’elle ait changé son code.
— Bingo ! s’écria-t-il.
En explorant l’arborescence de répertoires qui s’y trouvaient, il remarqua que la clef USB contenait les documents qui traitaient des travaux de recherche entrepris par Henriette.
Elle y avait consigné tous ses résultats intermédiaires avec une grande précision.
La première partie des documents relatait les travaux expérimentaux sur les semences génétiquement modifiées qui embarquaient une combinaison de gènes insecticides.
Henriette avait prouvé que contrairement à ce que prétendait l’équipe de recherche qui avait mis au point ces gènes,
ce n’était pas seulement l’espèce d’insectes prédateurs ciblée qui était victime de l’insecticide,
mais un grand nombre d’autres espèces qui comprenait des insectes pollinisateurs indispensables pour la fertilisation des cultures et des arbres fruitiers.
Utiliser ces semences dans l’état, constituait un risque important pour l’environnement.
En outre, ce n'était pas seulement les plantes angiospermes (les arbres fruitiers) qui étaient concernées, mais aussi les gymnospermes (les conifères),
ce qui priverait l'humanité de matériaux de construction. Certes quelques espèces végétales se fécondaient par anémogamie,
mais elles ne constituaient qu'une toute petite fraction de la biodiversité. Une telle stratégie, dont la seule utilité était d'augmenter le rendement des cultures céréalières,
était absurde et dévastatrice.
Des copies de mail prouvaient qu’Henriette avait alerté Jean de Pulligny, sur les dangers de mettre en culture ces semences et que celui-ci lui avait fait entendre qu’elle se trompait,
que ses travaux allaient à l’encontre des intérêts de l’entreprise qui lui versaient son salaire et qu’il saurait la faire taire en la désavouant si elle persistait dans cette voie.
André reconnu la détermination de sa jeune collègue, car face à l’irresponsabilité du directeur français,
elle avait eu le courage de transmettre l’intégralité de ses travaux directement à Hendrick van Belinden, le président du groupe Geneticalis.
Mais, a priori, celui-ci ne daigna même pas répondre.
Le silence du président étonna André. Celui-ci professait des valeurs écologiques. Il s’affichait comme étant soucieux de l’environnement. Il utilisait sa fortune personnelle pour subventionner un grand nombre d’œuvres humanitaires. Il était membre adhérent de ChristenUnie, un parti politique chrétien des Pays-Bas et participait régulièrement au Zermatt Summit où se réunissent, chaque année, des personnalités qui partagent la vision d’une forme de mondialisation plus humaine et plus juste, véritablement au service du Bien commun.
Comment avait-il pu ignorer les alertes d’Henriette ?
Il est vrai qu’en entendant Henk van Belinden, interviewé en tant que « patron chrétien » dans une émission religieuse,
André avait été choqué de ses réponses qu’il trouvait empreintes de cynisme. L’éthique du président se résumait en quelques points, qu’il trouvait contestables :
acheter le moins cher possible les matières premières, vendre les produits de son groupe le plus cher possible, en fonction de ce qu'étaient capables de payer ses clients,
payer ses salariés le moins possible en muselant les revendications sociales, tout cela à la limite de la légalité, ses avocats le conseillant pour qu'il ne franchisse jamais la ligne jaune.
Devant l'objection du journaliste, il se justifia en disant :
— Mon groupe Geneticalis nourrit la moitié de la planète. Mes entreprises fournissent du travail et une raison de vivre à plusieurs milliers de personnes.
Dans le contexte économique actuel, c'est un exploit.
Et le journaliste de conclure, mi figue, mi raisin :
— En somme, on doit vous considérer comme un bienfaiteur de l'humanité.
N’empêche, en cautionnant, par son silence, la décision du directeur de sa filiale française à l’encontre d’Henriette,
le bienfaiteur de l'humanité était bel et bien sur le point de stériliser la planète et d'empoisonner l’humanité au risque de l'anéantir.
Mais il y avait pire. La deuxième partie des documents prouvait que les épis cultivés à partir de ces semences étaient impropres à la consommation.
La combinaison des gènes insecticides transmis dans les descendants était toxique.
Les premiers soupçons d’Henriette étaient apparus lorsqu’elle avait constaté des tumeurs sur les souris qu’elle avait nourries avec les céréales frelatées.
Afin de vérifier et surtout de quantifier la toxicité des céréales génétiquement modifiées, Henriette, utilisant le processus mis au point par André,
avait « coloré » des céréales saines et des céréales porteuses des gènes insecticides avec des marqueurs de « couleurs » différentes.
Sachant, d’après ce qui lui avait dit André, que le marqueur était transmis dans la chaîne alimentaire,
elle avait nourri deux populations de souris avec les céréales en questions et les avait laissée se reproduire en isolant chaque génération
prélevant les individus décédés pour les compter avant de les passer à l’incinérateur.
Le test était sans appel. Les souris nourries avec des céréales saines avaient quasiment toutes survécues.
Mais la descendance des souris nourries avec les céréales génétiquement modifiées s’était appauvrie de génération en génération jusqu’à disparaître à la quatrième.
Henriette avait réitéré le test en utilisant des produits dérivés élaborés avec des farines extraites des différentes graines et avait obtenu le même résultat.
A la lecture des comptes-rendus rédigés par Henriette, André fut terrifié. Si elle avait raison, c’était une question de survie pour l’humanité.
Comment la hiérarchie de Geneticalis pouvait-elle laisser faire une pareille abomination ?
De la part de Pulligny, c’était déjà à peine croyable, malgré sa réputation d’irresponsable prétentieux et corrompu.
Mais comment Hendrick van Belinden pouvait-il accepter cela ? A moins qu’il n’ait jamais été au courant.
André se promit de prendre rendez-vous avec lui, dès son retour dans les locaux de la firme. Jusqu’à présent,
le président de Geneticalis avait montré de l’estime pour lui. Il le croirait sûrement.
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Le jour de son retour, Jean de Pulligny et Joanna l’attendaient dans son bureau. Quand il entra, le directeur s’adressa à lui avec sa brutalité habituelle :
— À partir de ce jour, vous supervisez les travaux des deux laboratoires, celui de Grendel et le vôtre.
Joanna va vous recruter deux ingénieurs de recherche pour vous seconder. Vous allez élaborer un profil de recrutement avec elle.
André, un peu interloqué, ne savait que dire.
— Ah ! J’oubliais ! Cette responsabilité est accompagnée d’une promotion. Vous êtes maintenant Chargé de Recherche avec 100000 Euros de salaire brut annuel.
Vous pouvez remercier Joanna de l’avoir appuyé auprès de Henk van Belinden, ajouta-t-il, l’air de dire que si cela n’avait tenu qu’à lui, il ne l’aurait pas eue.
Vous passerez à mon secrétariat pour signer votre avenant et en prendre une copie.
André était suffoqué par la brutalité du directeur. Comme aux obsèques, où il était pourtant présent,
il n’avait même pas eu un mot de compassion en souvenir d’Henriette.
Après le départ du directeur, Joanna était restée dans le bureau d’André.
— Ne me demande pas si je suis content de ma promotion, ou je vais éclater.
— J’avoue, qu’à son habitude, notre directeur n’a, encore une fois, pas vraiment fait preuve de psychologie.
— Tu as quelque chose à me demander ? Lui demanda-t-il avec une pointe d’agressivité.
— Oui ! Il faut que tu m’aides à établir le profil de tes futurs collaborateurs.
— Il me faut un mathématicien et un biologiste, si possible avec une bonne maîtrise de l’informatique et qu’ils puissent travailler ensemble.
Je n’ai pas envie d’avoir à gérer, en plus, leurs états d’âme.
— Bien, patron ! fit-elle, J’espère que tu n’es pas déjà en train de prendre la grosse tête.
— Si tu veux savoir, je me serai bien passé de cette promo, ne serait-ce pour pouvoir continuer à entendre rire Henriette, dans le bureau d’à côté.
— Elle te manque beaucoup, remarqua-t-elle avec une pointe de jalousie.
— Tu ne peux même pas imaginer à quel point répondit-il, ne pouvant à nouveau pas retenir ses larmes.
Elle lui prit la main et la serra, comme pour lui faire remarquer qu’elle était là maintenant pour lui.
Par la suite Joanna sembla manifester beaucoup d’attention à André.
Elle passait beaucoup de temps dans son bureau sous prétexte de recevoir les différents candidats qu’elle avait sélectionnés.
Même pendant ses loisirs, elle ne quittait pas André. Elle soutenait que le traumatisme qu’il avait subi lors du décès d’une collègue proche,
l’avait rendu fragile. Alors que quelques semaines auparavant, il aurait donné un bras pour une telle proximité, maintenant celle-ci lui pesait.
Joanna voyait bien qu’il était soucieux et tenta plusieurs fois de lui faire avouer la cause de ses préoccupations.
Mais lui, restait sur sa réserve. Il n’osait pas en parler à Joanna. Comme l’avaient fait remarquer Franc et Marie,
il n’avait pas suffisamment confiance en elle pour lui confier une révélation de cette importance.
Il avait recommencé, en secret, tout le protocole de test en prélevant une partie des céréales que lui avait transmises Henriette, en croisant les marqueurs,
pour être sûr que l’un d’eux n’introduisait pas une distorsion dans les résultats.
Il fut épouvanté de constater que les résultats observés par Henriette s’étaient vérifiés à chaque fois.
La conclusion était catastrophique. Non seulement, la culture des semences génétiquement modifiées risquait de stériliser la planète,
mais la consommation de céréales, obtenues par leur culture, entraînait des pathologies mortelles pour les individus qui les absorbaient.
Après les tentatives infructueuses d’Henriette d’alerter le directeur français de Geneticalis, André décida de prendre rendez-vous directement avec le président.
Mais chose bizarre, alors que d’habitude, comme il l’affirmait, « sa porte était toujours ouverte » pour ses collaborateurs,
toutes ses tentatives pour contacter Henk van Belinden furent vaines.
Il tombait à chaque fois sur son assistante, qui lui faisait comprendre que le grand patron n’était pas disponible pour lui parler à ce moment,
qu’elle lui laissait un message et qu’elle l’informerait d’une date dès que possible.
Par ailleurs, il constata qu’à part Joanna qui continuait à lui manifester de l’affection, tous ses collègues, Sjoukje son assistante la première, le regardaient d’un air bizarre.
Avec beaucoup d’imprudence, compte tenu des enjeux, il s’était laissé aller à faire part de ses inquiétudes.
Mais tous étaient intégrés dans le système, muselés par une bonne rémunération qu’ils auraient du mal à retrouver ailleurs.
Quelques un n’hésitaient même pas à s’exprimer sur le sujet avec un certain cynisme :
— On n’en a rien à faire de la famine. Un riche trouve toujours à manger.
— Quoi qu’on fasse, il y a toujours un risque.
— Même si nos produits sont la cause de nouvelles maladies, nos laboratoires pharmaceutiques inventent en permanence de nouvelles molécules qui les guérissent.
C’est bon pour le bizness.
De tels propos étaient insupportables à André. Il repensa à Henriette, qui s’était trouvée exactement dans la même situation,
qui avait probablement tenté de lui faire part de ses inquiétudes et qu’il n’avait pas été capable d’écouter.
Il mesurait maintenant la détresse dans laquelle devait se trouver la jeune chercheuse.
A ce moment, il se rappela ce qu’il s’était dit en s’amusant à appliquer ses théories de décryptage biologique sur la sécurité du système informatique de Geneticalis :
« Connais tes ennemis ». Malgré les scrupules qui l’avaient arrêté jusqu’à présent, il lança son démon sur son ordinateur et attendit le résultat.
L’efficacité de son algorithme était redoutable et celui-ci ne se fit pas attendre. Il fut stupéfait de voir que tout le contenu de son ordinateur avait été piraté.
Grâce au marqueur qu’il avait inoculé dans le codage de ses fichiers, il constata que parmi les pirates se trouvaient des membres du service de sécurité de Geneticalis.
Ce qui, d’un certain coté, était légitime, car ils étaient dans leur rôle en contrôlant les données circulant sur le réseau.
Mais ce qui l’était moins, c’était de retrouver la trace de « couleur » dans la signature de personnes comme les deux chercheurs nouvellement recrutés pour l’assister,
ou de Sjoukje, sa secrétaire. Car, étant leur supérieur hiérarchique, il était de leur devoir de l’informer, s’ils avaient eu besoin d’un accès à des documents classifiés.
En poursuivant son investigation, il fut anéanti de constater que même la signature de Joanna était marquée par le traceur.
Il avait la preuve, là, devant ses yeux, que la personne qui comptait le plus pour lui, l’avait trahi.
La même envie de vomir, que lorsqu’il avait appris la mort d’Henriette, le saisit.
Ne voulant pas signaler à un éventuel espion qu’il se savait maintenant surveillé, en sortant de son laboratoire,
il se soulagea dans un sac de confinement qu’il mit dans l’incinérateur.
Il se mit à étudier les messages où son nom était mentionné. C’était pire qu’il ne l’imaginait.
Il était question, comme pour Henriette, de le faire enfermer dans un hôpital psychiatrique pour paranoïa.
Il devait être étroitement surveillé pour identifier où se trouvaient les échantillons dérobés par Henriette.
Car la firme ne pouvait pas les commercialiser tant qu’ils étaient en possession d’une équipe de scientifiques qui refusaient de valider le protocole.
Des échanges entre Jean de Pulligny, Joanna Van Floss et Hendrick van Belinden, prouvait que le président de Geneticalis était parfaitement au courant de ce qui se passait.
Pire, il était clair que Joanna était missionnée pour le surveiller depuis son arrivée à Strasbourg, bien avant le décès d’Henriette. Il avait été manipulé depuis le début.
Il ne lui restait plus qu’une solution, tenter de s’échapper des locaux de la firme,
rentrer chez lui pour récupérer les échantillons d’Henriette qui y étaient dissimulés et tenter de disparaître, de devenir transparent.
Mais il lui faudra auparavant trouver une cachette inviolable. Un endroit où personne n’ose aller, comme la Combe de Fenlithe.
Par la suite, dès qu’il en aurait la possibilité, il alerterait les médias sur les dangers de mettre en culture cette abomination.
Ce qui avait commencé en conte de fées se terminait maintenant en cauchemar.
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De la porte qui se trouvait devant lui émanait toujours cette lumière bleue qu’il avait déjà observée dans la combe de Fenlithe, lorsqu’il était enfant.
Il venait de se remémorer les deux années passées, comme dans un rêve, dans un demi-sommeil.
Il lui semblait avoir repris conscience et sentait à nouveau ses fonctions vitales. Mais était-il en vie seulement ?
Les propos de ses antagonistes pouvaient laisser penser le contraire.
Il avait lu des ouvrages relatant les expériences des personnes qui avaient vécu une mort imminente.
Celles-ci mentionnaient une lumière, appelant à la sérénité et au repos éternel.
La lumière bleue qui se trouvait devant lui, que le père Cyprien avait également mentionnée, devait être la fameuse lumière dont tous ces gens parlaient.
Il n'éprouvait maintenant plus aucune crainte. Au contraire, il était attiré par la lumière. Et celle-ci devait lui permettre le passage vers un monde meilleur.
Epuisé, désespéré, n’ayant plus rien à perdre, il se dirigea résolument vers la lumière et passa à travers.
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