Chapitre 8 - Sur une terre desséchée

Chapitre 8 - Sur une terre desséchée
Le pays est dévasté, livré au pillage; Car l’Éternel l'a décrété. Le pays est triste, épuisé; Les habitants sont abattus, languissants; Les chefs du peuple sont sans force. Le pays était profané par ses habitants; Car ils transgressaient les lois, violaient les ordonnances, ils rompaient l'alliance éternelle. C'est pourquoi la malédiction dévore le pays, Et ses habitants portent la peine de leurs crimes; C'est pourquoi les habitants du pays sont consumés. Et il n'en reste qu'un petit nombre.
La bible : Esaïe 24:3-6
— Pourquoi ajouter des roues à ce chariot alors qu'il est équipé d'un sustentateur ?
— Parce que le sustentateur est gourmand en énergie. Et avec la pollution atmosphérique, il n'est pas sûr que la lumière soient suffisante pour les plaques photoélectriques, ni même que celle-ci soient en état de fonctionner. Le peu d'énergie dont vous disposerez sera précieux.
André et Henriette était en train de préparer leur chargement pour retourner sur la Terre afin d'y établir une petite colonie et réintroduire des cultures saines sur les terres dévastée de la planète jadis bleue. La récente intervention du chef terrien laissait supposer qu'il était urgent de remédier à la famine qui semblait s'y propager.
De fait, les informations captées sur les ondes provenant de la planète, laissaient supposer une situation catastrophique. Une gestion calamiteuse des ressources avait provoqué une pénurie sur toutes les matières y compris sur la nourriture. Par ailleurs, et les deux biologistes étaient bien placés pour le savoir, certains choix techniques quant aux cultures, avaient provoqué la disparition de nombreuses espèces animales, empêchant la pollinisation indispensable à la reproduction des espèces végétales. Malgré les décisions autoritaires du général Akhab, pour réguler les échanges de marchandises, la pénurie avait engendré des comportements individualistes de thésaurisation aberrante, entraînant un gâchis considérable de denrées, le manque d'énergie ne permettant pas d'en assurer la conservation dans les conditions d'hygiène requise. Alors que, pour cette date, les statisticiens du XXIème siècle avaient projeté de mesurer la population mondiale en dizaines de milliards, les maladies conséquentes de ces pratiques l'avaient réduite à celle de la fin du XIXème siècle.
— Mais ça un pèse une tonne ce truc. On n'ira pas loin si nous devons le traîner à deux, objecta le jeune biologiste.
— Philippe et Rebecca vont vous accompagner, répondit François. Dans tous les cas, des médecins ne seront pas de trop si vous rencontrez des survivants.
— Mais même à quatre...
— Papa voulait dire que je viens accompagné de mes chevaux, précisa Philippe. On va l'équiper d'un timon, ton chariot.
Philippe était le fils de François, qui dirigeait la station orbitale. Comme son nom l'indique, il adorait les chevaux qu'il montait à cru depuis sa plus tendre enfance. Et ceux-ci le lui rendaient bien, car ils semblaient répondre à tous ses désirs. Il avait réussi à préserver plusieurs races, dont la robuste race ardennaise, particulièrement adaptée à la traction de lourdes charges.
— Tes chevaux ne sont pas trop délicats pour tirer ça ? demanda André. Car il avait remarqué le soin précieux que le fils de son ami prenait de ses montures.
— Tu n'imagines même pas ce qu'ils sont prêts à faire par amour pour nous, répondit Philippe. En fait c'est comme les humains. Avec de la tendresse, on peut exiger beaucoup. Néanmoins ceux-ci s'épuiseraient trop vite. Nous prendrons chacun une monture, mais pour les deux chariots j'ai prévu quatre aratels. C’est une race de chevaux puissants.
Plusieurs personnes s'activaient autour des chariots qui allaient abriter les voyageurs sur la Terre et assurer le transport des marchandises nécessaires à leur mission et à leur survie. Ceux-ci avaient été conçus sur la base des chariots utilisés sur la station orbitale. Pour éviter tout frottement, des sustentateurs gravitationnels les maintenaient quelques centimètres au-dessus du sol. Ils pouvaient être déplacés sans effort par une simple poussée. N'étant pas sûrs de trouver sur Terre les conditions indispensables à leur fonctionnement, les mécaniciens, étudiant les documents encyclopédiques du début du XXème siècle, étaient en train de faire fonctionner leurs imprimantes 3D pour fabriquer les éléments nécessaires à la traction animale.
— Où allons-nous aller ? demanda Henriette. Il faut que ce soit un endroit où nous trouvions de la terre arable. Même si ces semences ont été élaborées pour proliférer dans les pires conditions, un échec du premier semis anéantirait le but de la mission.
— Je pensais aux Ardennes, répondit François. C'est un endroit tempéré. Nous y avons passé notre enfance, Marie et moi. Même si l'endroit a probablement changé, une connaissance des lieux sera un avantage non négligeable.
Bien que Philippe, le fils de François et de Marie-Magdelène qui dirigeaient la station orbitale et Rebecca, son amie, soient nés sur le satellite, ils avaient entendu parler, par leurs parents du petit village où ceux-ci avait grandi. André y avait lui-même passé toutes ses vacances chez ses grands-parents. C'était un ami d'enfance de Michel et Pascale, les parents de Rebecca.
— De plus, ajouta Marie-Magdelène, c'est un endroit vallonné. Le gaz carbonique dont l'atmosphère terrestre est surchargée, peut s'accumuler dans les zones les plus basses. Et vous courrez le risque de vous asphyxier. Vous pourrez vous réfugier sur les hauteurs, si l'air n'est pas assez brassé par le vent.
— Vous êtes sûrs que vous voulez y aller ? S’inquiéta Pascale.
— Oui ! Il le faut, répondit Henriette. A quoi cela nous servirait d'être seuls à survivre ici. Le but des satellites de cette constellation, c'est de préserver les espèces pour repeupler la Terre, non ?
— Oui, mais je tremble en pensant aux dangers que vous allez courir. Vous n'allez pas rencontrer que des gens bienveillants. Rappelez-vous les soldats du général Akhab.
— Bah ! Ce fou sanguinaire et corrompu est mort. Et dans sa bêtise, il a détruit toute son armée.
— Tu oublies tous ceux qui n’attendaient que sa disparition pour prendre sa place. Il ne manquera pas de successeurs.
— Pour le moment, ils doivent être en train de se battre entre eux pour se disputer sa succession. C'est pour cela que le moment me parait opportun.
— Où allons-nous débarquer exactement.
— Le mieux est de rouvrir le portail dans la Combe de Fenlithe. C'est un lieu isolé, presque caché.
Les chariots étaient prêts maintenant. Philippe y attela les robustes chevaux de traits qu'il avait préparés pour leur voyage.
— Je ne suis pas sûr qu'emprunter les chemins soit une bonne idée. Car ils seront peut-être fréquentés par des gens malveillants. Et ces roues ne seront pas très efficaces sur un terrain accidenté. Quoi qu'il en soit, n'utilisez les sustentateurs que si vous êtes certains que la lumière est suffisante pour recharger les accumulateurs. Economisez l'énergie. Vous en aurez surement besoin pour créer des distorsions spatiales pour vous camoufler.
— Des distorsions spatiales ?
— C'est le même principe que les portails. Si un passage est ouvert pour passer de part et d'autre de l'endroit où vous vous trouvez, vous êtes transparents pour vos ennemis.
— Attention ! Comme pour les portails, cette technologie est avide d'énergie. A ce propos, nous ne serons pas en mesure de maintenir le portail de Fenlithe opérationnel en permanence. Lorsque vous serez là-bas, vous serez livrés à vous-mêmes.
Les quatre voyageurs s'étaient vêtus de vêtements dont les fibres permettaient de supporter les températures les plus froides, comme les plus chaudes. Mais leur coupe particulière, identique à celle très pratique spécialement étudiée pour la vie sur la station suscita cette remarque de la part de Chantal :
— La mode a dû changer sur terre. Vous allez passer pour des extraterrestres.
— Ben, c'est ce que nous sommes en fait, non ?
— Oui, c'est vrai, reconnu la jeune astronome. Il faut y aller maintenant. C'est le printemps là-bas. Une saison propice au semailles. Au soleil, il est environ 7h00 là où vous allez. Vous aurez la journée pour explorer et choisir le lieu de votre campement.
— Le temps est couvert et humide, signala Marie-Magdelène. Malgré le soleil voilé, protégez-vous la peau avec cette crème. Et vous vous mettrez aussi de ce collyre dans les yeux. Car le gaz carbonique, même s'il est peu soluble dans l'eau, est corrosif lorsqu'il est dissous.
— André, c'est toi qui connais le mieux le terrain. Tu prends la responsabilité de la mission. Les autres, vous serez assez sage pour le suivre. Et toi, soit assez prudent et sage pour écouter l'avis de tes compagnons.
— On y va ! s'exclama le jeune biologiste en entraînant le premier chariot vers le monolithe bleu qui venait d’apparaître sur le glacis devant la roulotte de François et Marie, accompagné par Henriette.
Après avoir embrassé leurs parents, Philippe et Rebecca les suivirent. Tous les quatre passèrent à travers le portail.
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* * *
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— Cet endroit est mystérieux, presque magique, dit Rebecca.
— Ça me fait tout drôle de me retrouver ici. Ça me rajeunit. Je nous revois avec tes parents et ton oncle, le jour où nous avons aperçu pour la première fois la lumière bleue, dit André, en s'adressant à la jeune fille.
— S'il ne manquait pas la cascade et les massifs de roses, on se croirait sur l'Espérance, chez mes parents, remarqua Philippe.
— La cascade, c'était à un autre endroit, murmura Henriette, amère au souvenir des drames vécus en Alsace.
— On va avoir du mal à mouvoir les chariots dans cet amas de roches sans utiliser les sustentateurs, prévint Philippe.
— Je propose de les laisser pour le moment. Vu le taillis touffu qui encombre la combe, personne ne vient ici. Je suppose que ce sont les vertus quelque peu hallucinogènes des plantes qui poussent ici, qui entretiennent cette atmosphère de terreur.
— Même les chevaux sont perturbés. Je vais essayer de les calmer.
Philippe détela les chevaux de trait et les bouchonna. Les arbres de l'orée de la forêt environnante avaient déposé un humus où l'herbe poussait. Les animaux apaisés se mirent à paître dans l'enclos naturel que formaient les taillis qui protégeaient l'entrée de la combe.
— Il nous faut explorer les environs. Allons-nous y aller ensemble ? Ou seulement deux d'entre nous, pendant que les deux autres restent à garder les chariots.
— Si on nous attaque, à deux, nous ne pourrons pas faire grand-chose. Il vaut mieux ne pas nous séparer.
— Et si les chevaux s'échappent ?
— Ils sont habitués à la liberté. Mais je sais comment les rappeler, dit Philippe. Allons-y. Tu vas réussir à monter, parrain ? demanda-t-il, moqueur, à André.
— C'est ça. Fous-toi de moi.
— Je t'ai choisi Galice. Cette jument semble te porter affection. La dernière fois, elle t'a porté sans broncher.
— D'accord ! Mais on évite les allures scabreuses. Suivez-moi, je vais vous conduire au village. Du moins, à ce qui en reste.
Après avoir camouflé les deux chariots parmi les taillis de la combe, les quatre voyageurs se hissèrent sur leurs montures respectives. Et, d'une allure prudente, évoluant entre les arbustes qui poussaient dans le vallon, ils se dirigèrent vers l'endroit où, selon le souvenir d'André, devait se trouver le village de son enfance. Ils progressaient doucement, évitant de briser les rameaux qui gênaient leur marche pour ne pas marquer une piste qui guiderait d'éventuels prédateurs vers leur bagage abandonné. A la sortie du vallon, ils débouchèrent sur une plaine désolée.
L'humidité acide ambiante rendait le terrain lourd. Et leur progression devint difficile.
— Tu nous avais parlé de champs luxuriants, de terre grasse et fertile. Il n'y a que des champs de boue, ici. Rien ne peut pousser dans cette fange.
— C'était quand j'étais petit. Je m'attendais à ce que la végétation ait souffert. Mais à ce point...
— Essayons de regagner la route. Nous avancerons plus facilement.
Mais la route avait presque entièrement disparue. Çà et là, des plaques d'enrobé maculaient le sol de taches noirâtres et constituaient des pièges dangereux pour les pieds de chevaux. Ils durent se rabattre sur le côté pour ne pas blesser leur monture.
Quand ils arrivèrent au village, celui-ci était désert. Toutes les maisons abandonnées tombaient en ruine. La maison des grands-parents d'André et la ferme des grands-parents de Rebecca étaient dans le même état de délabrement.
— Ça va être compliqué pour l'hébergement, si toutes les habitations sont dévastées.
— Poussons chez ton grand-père, Philippe. Sa maison se trouvait à l'écart, dans un endroit abrité. Peut-être se révélera-t-elle habitable.
Mais l'état de la ferme du père Cyprien n'offrait pas plus d'abri que les autres habitations du bourg.
— Retournons au village et montons à l'église. Nous aurons une vue plus globale sur la contrée.
Ils se dirigèrent vers la butte où se dressait naguère la petite église qui servait au culte dominical. Celle-ci avait été incendiée. Malgré la brume dense du matin, le sommet de la colline ouvrait une large perspective sur la contrée environnante. La plaine était désolée, comme ravagée par une immense coulée de boue. Aucune végétation ne poussait et seuls quelques moignons de bois mort signalaient l'emplacement où des arbres avaient dû pousser. Mais, en se tournant vers la combe, la frange sombre qui bordait l'horizon laissait supposer, à travers la brume du matin, que la forêt avait survécu à cette désolation.
— Il vaut mieux aller vers la forêt. Ici, rien ne peut pousser. Lorsque le soleil va se lever, la boue, en séchant, doit se transformer en une croûte hermétique, fit remarquer Henriette.
— Oui ! Tu as raison. Il nous faut de l'humus pour les premières semailles, répondit André.
— De toute façon, il n'y a pas âme qui vive ici.
— Là, je crois que tu te trompes ! S'exclama Philippe en désignant un petit garçon qui évoluait, de cachette en cachette, au milieu des ruines.
— Attrapons-le. Il ne peut survivre seul. Il doit y avoir d'autres personnes par ici. Il nous conduira vers eux. On nous aidera peut-être à trouver un abri.
Ils manœuvrèrent pour cerner le gamin. Celui-ci, se voyant poursuivi, tenta de fuir, mais les chevaux plus rapides, l’acculèrent contre les vestiges d'une grange.
— N'aie pas peur ! le prévint Henriette en sautant de cheval. Nous ne te voulons aucun mal.
Le gamin semblait terrifié. Il ne bougeait ni ne prononçait aucun mot. La jeune femme, s'approcha de lui pour le rassurer. Mais celui-ci leva les bras comme pour se protéger le visage.
— Qu'est-ce qui peut l'effrayer ainsi ? Nous ne paraissons pas si terribles, tout de même.
— Je pense que c'est notre tenue, tenta d'expliquer Rebecca. Ce que nous portons ressemble à un uniforme militaire. S'il a déjà eu affaire aux soudards du général Akhab, il y a de quoi avoir peur.
— Un pas de plus et je vous plante ! s'écria une voix derrière eux. Daniel ! Vient derrière moi ! Continua-t-elle.
Une jeune fille, sortant à peine de l'adolescence les menaçait de son arc et de ses flèches. L'arme semblait être de fabrication artisanale, mais sa facture robuste et élaborée prouvait qu'elle avait été conçue dans une intention meurtrière. La vigueur avec laquelle la jeune fille l'avait bandé, révélait sa maîtrise du tir. Et son attitude agressive indiquait clairement qu'elle n'hésiterait pas à s'en servir. Le petit garçon s'était réfugié derrière elle.
— Abaissez votre arc ! ordonna André.
— Vous n'êtes pas en situation d'ordonner quoi que ce soit ! Au moindre geste, je lâche ma flèche.
— Nous ne sommes pas armés, continua le jeune chef de l'expédition en se plaçant devant ses amis pour les protéger.
Ce geste de mansuétude ébranla l'attitude agressive de la jeune fille.
— Pourquoi devrais-je vous faire confiance ? Les soldats sont tous des hypocrites manipulateurs.
— Peut-être à cause de ceci ! dit Henriette doucement en dévoilant la fibule qu'elle portait sur ses vêtements en toutes circonstances.
La compagne d'André arborait le bijou que lui avait offert celui qu'elle considérait comme son époux. Il représentait un poisson entrelacé d'une croix. Ce symbole avait été choisi par Francois et Marie-Magdelène pour orner les bannières de l'Espérance, la station orbitale qu'ils dirigeaient parce que jadis, c'était un signe de reconnaissance pour ceux qui, comme eux, croyaient que Jésus, le fils de Dieu, était mort sur la croix pour leur salut et espéraient la vie éternelle parce qu'Il était ressuscité. Henriette, suivant son intuition, avait conservé sa broche pour le voyage. Et elle avait remarqué la petite croix qui pendait au cou de la jeune fille.
— Des soldats chrétiens ! Personne ne peut croire ça.
— Mais, toi même, tu es chrétienne. Et pourtant, tu es prête à nous tuer avec ton arc alors que nous ne sommes même pas armés.
— Toujours ces arguments hypocrites ! Bien sûr ! Un chrétien ne peut pas tuer ! A cause de leur posture pacifiste, la moitié de ma famille a été décimée. L’autre moitié a été emmenée en esclavage par vos collègues.
— Nous ne sommes pas des soldats.
— Qu'est-ce que vous êtes, alors ?
André hésitait à dévoiler à une inconnue d'où ils venaient et le but de leur mission. Il était impossible de prévoir comment cette information serait reçue par son interlocutrice. Rien ne lui permettait de connaitre le niveau d'éducation de celle-ci. Comprendrait-elle seulement le sens de leur démarche ? Il fit comprendre d'un signe à ses compagnons qu'il comptait maintenant mener seul la négociation.
— Nous espérions trouver un abri pour quelques temps dans ce village, indiqua-t-il seulement.
La jeune fille, tout en les maintenant en joue, prit le temps de réfléchir. Après un long moment d'hésitation, elle sembla prendre un parti.
— Vous trois, dit-elle en désignant André, Philippe et Rebecca, descendez aussi de cheval. Daniel ! Attrape les rênes.
— Cela va être difficile, signala Philippe. Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, nous montons à cru, sans scelle ni bride.
Sous la menace de la jeune fille, ils mirent tous pied à terre.
— Quelle est ton intention ? demanda André.
— Vous emmener dans la forêt ! Daniel ! Conduis-nous ! Vous ! Suivez-le ! Je reste derrière vous pour vous surveiller.
— Et les chevaux ?
— Tant pis ! S’exclama-t-elle. On va devoir les abonner ici ! C’est dommage ! Des chevaux comme ça nous auraient été bien utiles.
— Nous ? S'étonna André. Vous êtes combien dans la forêt.
La jeune fille ne répondit pas. André se dit qu'à quatre, ils auraient pu maitriser l'adolescente. Mais c'était courir le risque que l'un d'eux ne soit blessé. De toute façon, elle les entrainait là où ils venaient de décider d'aller. Si d'autres personnes s'y trouvaient, ce ne pouvait pas être des soldats. Les craintes qu'avait manifestées la jeune fille en étaient la preuve. Et dans ce cas, les rencontrer faisait partie de leur mission.
— D'accord ! Nous allons te suivre, dit-il. Mais nous emmenons aussi les chevaux.
— Non ! Vous restez à pied.
— Il y a peut-être une solution, proposa Phiippe.
Celui-ci caressa l'encolure des bêtes en leur parlant doucement. Et elles se mirent à suivre docilement le petit garçon sous le regard étonné de la jeune guerrière. André et ses compagnons leur emboitèrent le pas.
— Cette arme est-elle encore nécessaire ? demanda Henriette.
Après un instant d'hésitation, la jeune fille abaissa son arc et les suivit.
Elle les fit passer tout près de la combe de Fenlithe. Au pas-sage, ils jetèrent un coup d'œil discret pour se rassurer quant au chargement précieux qu'ils y avaient abandonné. Mais rien ne révélait qu'il y avait quelque chose à cet endroit. Et le lieu semblait inconnu à leurs jeunes guides qui n'y firent même pas attention.
Lorsqu'ils pénétrèrent dans la forêt, la jeune fille les orienta à l'écart du sentier sur lequel ils cheminaient, pour en emprunter un autre qu'un promeneur non averti n'aurait jamais trouvé tout seul.
Cette forêt s'étendait sur plusieurs hectares. André avait souvent remarqué cette configuration caractéristique où des chemins marqués semblaient ne mener nulle part, alors que d'autres paraissaient naitre du hasard au milieu des taillis. Les suivre les amenait immanquablement toujours au même endroit, un lieu sinistre, à l'écart des étroites routes forestières qui auraient pu servir de point de repère et où on n'entendait plus aucun bruit de civilisation. Même avec une carte topographique, il était très facile de s’y perdre. Car il n'y avait aucune correspondance entre les chemins qui y figuraient et ceux que l'on observait. Et la boussole n'était pas d'un grand secours, car un talus ou un ruisseau infranchissable obligeait à faire un long détour qui ôtait tout repère. Ce n'était jamais sans crainte que ses grands-parents le savaient en randonnée lorsqu'il y entrainait ses compagnons. Mais malgré les interdictions, adolescent, il l'avait explorée de fonds en combles et pensait en connaitre tous les pièges.
Depuis qu'il était enfant, la forêt avait beaucoup changé. N'étant plus exploitée, elle était devenue sauvage. C'étaient toujours les mêmes essences qui y poussaient. Mais la façon plus dense et désordonnée montrait qu’elle n’était plus ne exploitée, ni entretenue.
Après avoir cheminé pendant une heure environ, abandonnant un sentier pour en emprunter un autre après la traversée d'un taillis qui paraissait impénétrable, ils débouchèrent dans une vaste clairière. Après l'atmosphère acide qu'ils avaient dû supporter au village, et celle oppressante des fourrés, l'air leur parût enfin agréablement respirable. La brume s'était levée et le soleil, qui brillait maintenant, éclairait un espace agréable et riant.
Ils se trouvaient au sommet dénudé d'une colline. Une grande palissade bordait l'orée. Sans doute pour protéger des bêtes sauvages, les enfants nombreux qui y jouaient, où plutôt y travaillaient, les plus jeunes guidés par leurs aînés, dans de minuscules potagers. Un peu plus loin, un groupe s'occupait à la construction d'un édifice en bois, semblable aux autres constructions qui devaient servir de logement aux occupants du lieu. Ce n'étaient pas de simples cabanes comme pouvait le laisser supposer l’âge des êtres qui s'affairaient autour. Leur architec-ture élaborée prouvait la compétence du charpentier qui les avait construites.
A leur arrivée, tous levèrent la tête, interrompant leurs activités pour observer les inconnus. Beaucoup manifestèrent leur surprise, quelques-uns même de l'inquiétude. Mais reconnaissant la jeune fille qui les guidait, ils l'interpelèrent.
— Hélène ! Tu nous as ramené de la viande ?
— Non ! Où est Tante Sharon ? Nous avons de la visite, répondit-elle. Et probablement un problème, ajouta-t-elle plus bas.
— Vous ne comptez pas manger les chevaux ? S’inquiéta Philippe à la question des enfants qui maintenant les entouraient.
— Non ! Enfin, pas pour le moment ! Plaisanta-t-elle.
Ils se dirigèrent vers le bâtiment qu'avaient désigné les enfants en réponse à la question de la jeune fille. Par la taille, c'était l'édifice le plus important de ce village. Celui-ci était éclairé par de grandes baies dont les vitres étaient constituées par des morceaux de verre, savamment rassemblés par de petits tasseaux de bois finement ouvragés, dont la forme chaotique laissait supposer qu'ils avaient fait l'objet d'une récupération sur les fenêtres ruinées des bourgs voisins.
Malgré les volets ouverts, l'intérieur de la pièce où ils pénétrèrent présentait un contraste sombre avec la lumière dans laquelle baignait la clairière. Dans l'obscurité, ils distinguaient la silhouette d'une femme âgée en train de soigner une petite fille blessée. Tout en opérant, d'une voix douce et maternelle, elle tentait d'apaiser les souffrances de l'enfant.
Lorsqu'elle eut achevé les soins que nécessitait sa petite patiente, elle leva la tête pour reconnaitre ses visiteurs.
— Henriette ! Et André ! Ici ! Et ensembles ! Quelle heureuse surprise !
— Professeur MacKenzie ! s'écrièrent en même temps, André et Henriette.

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